Le monde entier connaît les sculptures élancées d'Alberto Giacometti. Depuis jeudi, la plus célèbre d'entre elles, l'«Homme qui marche», figure sur un timbre spécial émis par la Poste suisse. Un «cadeau approprié» pour le 125e anniversaire de l'illustre artiste suisse, souligne le géant jaune. Mais ce qui n'est pas mentionné, c'est que ce timbre a été réalisé par une escroc condamnée.
Artiste et commissaire d'exposition C.G.* est originaire de l'Engadine. Elle a été condamnée mi-janvier par le Tribunal fédéral pour escroquerie commerciale et a écopé d'une peine d'emprisonnement de deux ans, dont un an ferme, ainsi que d'une interdiction de territoire de cinq ans.
Apparition au Kunsthaus de Zurich
Pour l'heure, la conservatrice ne semble pas avoir commencé à purger sa peine. Mercredi, elle a été honoré au Kunsthaus de Zurich, où le timbre-poste Giacometti a été présenté au public. C.G. aurait même travaillé pendant près de dix mois sur cette œuvre en collaboration avec la Poste. «C'est un objet destiné à toucher tout le monde», a-t-elle déclaré, «une petite œuvre d'art accessible et abordable».
Le passé trouble de cette femme est documenté par plusieurs décisions de justice. Elle aurait notamment escroqué un membre de la famille royale bahreïnie d'au moins 325'000 francs suisses. Les journaux «20 Minuten» et «Beobachter» ont relaté l'affaire.
Hôtels de luxe et restaurants hors de prix
Tout commence avec leur rencontre, au Forum économique mondial de 2016. Selon les dires de C.G., une relation à mi-chemin entre l'amitié et les affaires s'instaure avec le Bahreïnien. La conservatrice accompagnait le noble lors de ses voyages et effectuait diverses tâches pour lui. Elle réservait par exemple des hôtels à Saint-Moritz, des vols pour Abou Dabi ou encore des repas dans de chics restaurants. En échange de quoi, il lui a donné son numéro de carte de crédit.
Rapidement, l'artiste s'est mise à utiliser la carte du Bahreïnien à des fins privées. Entre le 22 mars 2018 et le 25 août 2020, elle a ainsi effectué environ 1600 transactions pour l'achat de meubles, de boissons alcoolisées, de vêtements, d'abonnements ou de voyages. Au total, elle aurait dilapidé plus de 700'000 francs suisses.
Le membre de la famille royale a finalement déposé une plainte pénale et C.G. a tout avoué. Pour sa défense, elle a déclaré qu'elle était en droit de supposer que l'homme avait consenti à lui verser un salaire. Elle a également affirmé qu'il aurait eu l'intention de lui verser 20'000€ pour son travail. Mais, n'ayant jamais reçu cette somme, elle a directement utilisé sa carte de crédit. Selon le Tribunal fédéral, l'artiste estimait «avoir droit à une vie de luxe».
Condamnée malgré un emoji en forme de cœur
Les tribunaux ont vu les choses différemment. Le tribunal cantonal des Grisons et le Tribunal fédéral ont tous deux estimé que des dépenses injustifiées d'un montant d'au moins 325'000 francs étaient avérées et ont condamné la femme.
Depuis, C.G. a partiellement remboursé ses dettes. Selon le Tribunal fédéral, cela prouve que l'homme ne lui avait pas donné carte blanche sur le plan financier. Même s'il a réagi une fois à un prélèvement par un emoji en forme de cœur.
La conservatrice engadinoise avait déjà été condamnée à plusieurs reprises pour des délits similaires. La Poste était-elle au courant de tout cela lorsqu'elle a commandé à G. la conception du timbre Giacometti? Non, affirme l'entreprise fédérale, qui souligne que les créatrices telles que G. n'ont à aucun moment reçu de mandat de la Poste pour la création d'un tel timbre spécial et ne sont en aucune façon rémunérées financièrement par la Poste.
Apparition au «Tagesschau» de la SRF
L'avocate de C.G., Claudia Nievergelt, s'est plainte à Blick de la procédure pénale. Elle juge scandaleux que le plaignant privé, originaire de Bahreïn, ne se soit pas présenté en personne, bien qu'il ait été convoqué à deux reprises.
Suite à l'arrêt rendu par le Tribunal fédéral, le dossier C.G. a été renvoyé aux autorités cantonales chargées de l'exécution des peines. Ces dernières ont accordé à la créatrice un délai avant le début de sa peine. Un certain laps de temps peut donc s'écouler entre le jugement et le début de la détention. Ceci explique pourquoi C.G. a pu se présenter au Kunsthaus de Zurich mercredi et répondre jeudi aux questions de l'émission d'information «Tagesschau» de la SRF.
* Nom connu