En bref
- Luca Baldini, professeur à la ZHAW, représente également les intérêts d'AEE Suisse, une association économique active dans le secteur des énergies renouvelables.
- Dans un e-mail adressé à l'OFEN depuis son adresse universitaire, il défend les positions de l'association et transmet un document à diffuser en interne.
- La haute école estime que cet engagement bénévole est compatible avec son indépendance politique et qu'il relève du rôle académique de Luca Baldini.
- Malgré son règlement sur l'indépendance politique, la ZHAW autorise ses collaborateurs à mettre leur expertise au service d'associations. La distinction entre recherche et lobbying reste donc au cœur des interrogations.
Combien coûteraient de nouvelles centrales nucléaires? La question suscite déjà de vifs débats de Suisse, alors que la population ne s'est pas encore prononcée sur la levée de l'interdiction d'en construire de nouvelles centrales. Les estimations ne parviennet pas à s'accorder sur un montant, et varient de plusieurs milliards de francs.
Le débat mobilise également les institutions scientifiques, dont les analyses viennent nourrir les arguments des différents camps. Mais leurs chercheurs parviennent-ils réellement à distinguer expertise scientifique et défense d’intérêts particuliers?
Un e-mail datant de décembre 2025, que Blick a pu consulter, illustre à quel point les rôles d'expert scientifique et de représentants d'intérêts peuvent se rapprocher, voire se confondre. Son expéditeur, Luca Baldini, est professeur à l'Université des sciences appliquées de Zurich (ZHAW), où il est notamment spécialisé dans les énergies renouvelables.
Il est également porte-parole du conseil scientifique d’AEE Suisse, la faîtière des acteurs économiques du secteur des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique. Cette organisation s’oppose aussi bien à l’initiative sur les pannes d’électricité qu’au contre-projet visant à lever l’interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires.
La cheffe lobbyiste parmi les destinataires
En tant que représentant d'AEE Suisse, Luca Baldini siège au sein d'un groupe d'experts de la Confédération chargé d'examiner les nouvelles perspectives énergétiques. Dans l'e-mail en question, adressé à l'Office fédéral de l'énergie (OFEN), il tente discrètement de faire intégrer un document de l'association dans les travaux de modélisation. Il le transmet en demandant qu'il soit «distribué en interne à l'OFEN». Evoquant le succès de sa démarche, il écrit: «J'ai déjà pu faire valoir des positions essentielles d'AEE Suisse» lors de la séance. La lobbyiste en chef de l'association figure elle aussi parmi les destinataires de l'e-mail.
Luca Baldini assume ouvertement défendre les intérêts d'AEE Suisse, mais il envoie son e-mail depuis son adresse professionnelle de la ZHAW. Dès lors, à quel titre s’exprime-t-il: en tant que représentant de l’association ou comme chercheur universitaire rémunéré par l’Etat?
Pour la ZHAW, cette double casquette ne pose aucun problème. «Au sein d'AEE Suisse, Luca Baldini représente la ZHAW», nous indique le service de presse de l'univesité. Il s'agit par ailleurs d'une activité bénévole, exercée en dehors de son mandat de prestations auprès de l'établissement.
L'indépendance politique inscrite dans le règlement
La ZHAW justifie également l'utilisation de l'adresse e-mail universitaire par la dimension scientifique de sa démarche. Selon l'université, Luca Baldini, se serait référé «dans son rôle académique», à la prise de position du conseil scientifique. «Pour que cette fonction soit clairement identifiable, il a utilisé son adresse électronique de la ZHAW», précise l'institution.
Le document dresse un état des lieux du secteur énergétique suisse et s'appuie notamment sur des travaux scientifiques de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) ainsi que de nombreux autres instituts de recherche. Il constituerait ainsi «une base scientifique solide pour l'analyse du système énergétique suisse».
L'univeristé zurichoise s’est pourtant explicitement engagée, dans son propre règlement, à préserver son indépendance politique. La directive intitulée «Politique et ZHAW» stipule: «En tant qu'institution, la ZHAW préserve son indépendance politique dans tous les domaines et renonce à prendre des position politiques ou à faire du lobbying en faveur de partis ou de mouvements politiques.»
Une double casquette qui ne dérange pas
L'université ne voit là aucun problème. Selon elle, sa politique lui impose uniquement de faire preuve de retenue sur le plan politique en tant qu'institution. Ses collaborateurs restent libres de s'engager politiquement à titre privé et de mettre leur expertise scientifique au service d'associations ou d'autres organisations. «C'est même expressément souhaité», déclare la ZHAW.
Aux yeux de l'institution, la démarche de Luca Baldini est donc parfaitement compatible avec l'indépendance politique de l'institution. La répartition des rôles n'en reste pas moins difficile à établir: d'un côté la ZHAW affirme qu’il la représente au sein de l’association; de l’autre, elle précise que cet engagement ne relève pas de son mandat de prestations.
Dans ses échanges avec la Confédération, Luca Baldini, défend les positions de l'association, tout en utilisant une adresse électronique universitaire censée souligner sa fonction académique. Le chercheur endosse donc bien deux rôles, comme le reconnaît la ZHAW elle-même. La frontière entre ces deux rôles reste donc aussi incertaine que les estimations du coût de construction de nouvelles centrales nucléaires.