Iran, Ukraine, UE...
Ancien paria du Conseil fédéral, Ignazio Cassis enchaîne désormais les succès

Chef de l'OSCE, architecte de l'accord avec l'UE et désormais hôte de pourparlers sur l'Ukraine et l'Iran. Longtemps à la peine, le chef de la diplomatie suisse semble dorénavant avoir le vent en poupe.
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Le conseiller fédéral Ignazio Cassis a le sourire en ce moment.
Photo: keystone-sda.ch
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Raphael Rauch

Ignazio Cassis est apparu durant longtemps comme le maillon faible de la politique étrangère suisse: trop effacé, trop imprévisible, trop partisan. Et voilà que cet homme se retrouve soudain sous le feu des projecteurs. Architecte de l’accord avec l’Union européenne (UE), président en exercice de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), hôte de discussions cruciales sur l’Ukraine et l’Iran à Genève: celui dont une partie de la Berne fédérale se moquait semble aujourd’hui porté par une dynamique inespérée.

Durant la guerre à Gaza, Ignazio Cassis avait pourtant essuyé de vives critiques. Alors que d’autres Etats défendaient ouvertement le droit international, le Tessinois avait été accusé de se focaliser quasi exclusivement sur Israël. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avait même lancé une initiative sur le droit international humanitaire sans la Suisse. «Il y a quelques années, cela aurait été impensable», confient des diplomates chevronnés.

Malaise au sein du DFAE

Le malaise au sein du Département fédéral des affaires étrangères était tel que 200 collaborateurs avaient adressé une lettre à leur chef pour faire part de leur mécontentement. L’affaire est désormais examinée par la Commission de gestion du Parlement, qui cherche à déterminer si des voix critiques ont subi des pressions. Deux entretiens ont déjà eu lieu avec l’Association du personnel de la Confédération, dont un en présence d'Ignazio Cassis, lequel a assuré que les signataires ne feraient l’objet d’aucune sanction.

Dans le différend douanier avec les Etats-Unis, le chef de la diplomatie a également été critiqué pour son manque d’influence, ses diplomates restant en retrait. Ce n’est pas l’ambassadeur suisse à Washington qui a mené les discussions, mais la cheffe du Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO), Helene Budliger Artieda.

Le grand fiasco américain

Affaibli, Ignazio Cassis a tenté de reprendre la main en nommant l’ambassadeur Gabriel Lüchinger – organisateur de la conférence du Bürgenstock en 2024 – envoyé spécial pour les Etats-Unis. Avec un objectif clair: redonner au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) un rôle moteur dans les relations avec Washington.

Selon des informations obtenues par Blick via la loi sur la transparence, Gabriel Lüchinger s’est rendu à sept reprises aux Etats-Unis en 2025. Pourtant, lors de la conclusion de l’accord douanier, le DFAE est resté en marge. Sur le dossier des avions de combat également, aucune avancée notable n’a été obtenue. L'attitude américaine aurait même sérieusement agacé Gabriel Lüchinger, à tel point que le DFAE se serait résolu à émettre une mise en garde contre l’acquisition de nouveaux avions F-35.

Critiques après l'incendie de Crans-Montana

Même après le terrible incendie de Crans-Montana, la réaction du médecin de formation a, dans un premier temps, été jugée inadéquate. Lorsque le ministre italien des Affaires étrangères Antonio Tajani s’est rendu en Valais, Ignazio Cassis, lui, est resté au Tessin.

Depuis, le chef de la diplomatie suisse a corrigé le tir en rencontrant son homologue italien en marge de la Conférence sur la sécurité de Munich: «Mon collègue Antonio Tajani se réjouit que, la semaine prochaine, le parquet de Rome, le Ministère public valaisan et l’Office fédéral de la justice se retrouvent à Berne autour d’une même table», a-t-il déclaré à Blick à la suite de cette entrevue.

Des succès parlants et inattendus

Sur un autre front cependant, Ignazio Cassis a réalisé une véritable percée dans un dossier où le Conseil fédéral piétinait depuis quinze ans: les relations avec l’UE. Celui que l’on disait hésitant apparaît désormais comme le grand artisan des Bilatérales III. Fait notable: son propre parti s’est rallié à sa ligne, les délégués du Parti libéral-radical (PLR) l’ayant soutenu plus largement que prévu.

La présidence suisse de l’OSCE lui confère en outre une tribune de premier plan. Ignazio Cassis s’est récemment rendu à Kiev puis à Moscou. Certains ont parlé de gestes symboliques. Les critiques se sont toutefois atténuées lorsque l'on a appris qu’il recevrait mardi à Genève des représentants des Etats-Unis, de la Russie et de l’Ukraine. Au même moment ou presque, les négociateurs iraniens ont officialisé leur venue sur les rives du Léman pour procéder à des pourparlers, alors qu’ils privilégiaient encore Oman il y a peu.

«Même si certains ont affirmé que la Suisse n’était plus neutre, nous restons perçus en interne comme un partenaire fiable», confie à Blick l’ancien secrétaire général de l’OSCE Thomas Greminger. Genève plutôt que Miami Beach, le Léman plutôt que le golfe d’Oman: l’image est parlante.

Sa grande rivale désormais distancée

Qu’est-ce qui distingue Ignazio Cassis de ses collègues du Conseil fédéral? Une capacité à persévérer, sans se soucier de son image. Là où d’autres cultivent leur aura, il encaisse les critiques venues des médias, des partis ou même de sa propre administration. Sa rivale de parti Karin Keller-Sutter ne constitue plus un contrepoids. A Berne, certains sont même prêts à parier qu’elle quittera le gouvernement avant lui.

Son ancienneté joue également en sa faveur. Aux côtés du Russe Sergueï Lavrov, du Hongrois Péter Szijjártó ou du secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les Etats Paul Gallagher, Ignazio Cassis figure parmi les ministres des Affaires étrangères les plus expérimentés d’Europe. Au sein des démocraties établies, il est même le plus ancien en fonction.

Des relations bien établies

Dans un univers diplomatique fondé sur les relations personnelles, cet atout compte. A Munich, l'accueil chaleureur du président français Emmanuel Macron à son égard a été très remarqué.

Ignazio Cassis n’est ni un visionnaire ni un grand orateur qui galvanise les foules. Il s’appuie sur sa persévérance, une solide résistance aux critiques et une disponibilité constante à Berne, à Genève, comme à Bruxelles. Parfois avec succès, parfois non. Mais ce qui est certain, c'est que le vent lui est actuellement favorable.

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