Baptiste a 18 ans. Un physique de magazine, un humour débordant et des projets à foison. De l’avis général, un jeune homme brillant, généreux et sensible, à qui l’avenir ouvre grand les bras. Il veut être médecin, sauver des vies, se sentir utile.
En attendant de se lancer dans ce cursus, il profite de l’été et de ses nombreux amis. Jusqu’à la nuit du 9 au 10 juillet 2026. Sa mère, Yasmina Sandoz, qui se trouve à Kuala Lumpur pour raisons professionnelles, tente de l’appeler comme elle le fait chaque matin au réveil afin de s’assurer que tout va bien. Sans succès. Elle découvre alors qu’il lui a envoyé un message: «Je t’aime plus que tout Maman, je t’aime tellement fort, je suis désolé.»
Sur le moment, elle ne s’affole pas. «La conversation de la veille portait sur notre nouveau frigo, et j’ai pensé qu’il l’avait déjà cassé ou quelque chose du même genre, explique-t-elle d’une petite voix. Comme il ne me répond pas, j’appelle Victor, son frère aîné. Ce dernier m’apprend qu’il vient d’arriver à Chamonix pour aller chercher sa copine qui s’est foulé le pied. Lui aussi avait reçu un «Je t’aime mon frère». C’est là que je me suis dit que quelque chose clochait. Même si je sais qu’ils s’aiment, naturellement, ils ne se le disaient pas.»
Colère et incompréhension
Il est 1 heure du matin en Suisse. Yasmina appelle la police, qui se rend rapidement à son domicile. Là encore, aucune réponse de la part de Baptiste. «Ils m’ont demandé l’autorisation d’entrer et la policière que j’ai eue au téléphone m’a dit qu’elle me rappelait.» Les minutes passent, le téléphone reste muet. «Je me doutais que plus le délai s’allongeait, plus c’était grave. A ce moment-là, j’espérais encore qu’on me dise qu’il avait organisé une fête, qu’il y avait du bruit, qu’il était effondré dans le canapé.»
Lorsque la policière la contacte enfin, c’est pour lui annoncer que son fils a tenté de mettre fin à ses jours. Après trente-cinq minutes de massage cardiaque, les secours ont réussi à récupérer un petit pouls et Baptiste est en route pour les soins intensifs du CHUV. Une course contre la montre débute alors.
En Suisse, le suicide est la première cause de mortalité chez les 15 à 29 ans. La moitié d’entre eux rapporte avoir ou avoir déjà eu des idées suicidaires et un jeune s’ôte la vie tous les trois jours. Les numéros et sites suivants peuvent fournir une aide précieuse:
- 147 Ligne d’aide spécialisée et gratuite pour les enfants et les jeunes, accessible 24 h/24 par appel ou SMS projuventute.ch/fr
- 143 Ligne d’écoute anonyme pour les adultes et grands adolescents en situation de crise 143.ch/fr
- 144 ou 112 Numéros d’urgence médicale à composer en cas de danger imminent
- stopsuicide.ch
En Suisse, le suicide est la première cause de mortalité chez les 15 à 29 ans. La moitié d’entre eux rapporte avoir ou avoir déjà eu des idées suicidaires et un jeune s’ôte la vie tous les trois jours. Les numéros et sites suivants peuvent fournir une aide précieuse:
- 147 Ligne d’aide spécialisée et gratuite pour les enfants et les jeunes, accessible 24 h/24 par appel ou SMS projuventute.ch/fr
- 143 Ligne d’écoute anonyme pour les adultes et grands adolescents en situation de crise 143.ch/fr
- 144 ou 112 Numéros d’urgence médicale à composer en cas de danger imminent
- stopsuicide.ch
Tandis que Yasmina remue ciel et terre pour trouver un avion qui la ramènera en Suisse, Victor rentre de Chamonix au plus vite pour se tenir au chevet de son frère. «A cet instant-là, je ne connaissais pas vraiment la gravité de l’état de Baptiste, mais je savais qu’il était inconscient, poursuit Yasmina. Je n’ai cessé d’appeler l’hôpital. Tout le personnel, que ce soit au niveau de la police ou des soignants, a toujours pris le temps de me répondre. Ils ont été formidables.»
Au CHUV, les tests s’enchaînent. Scanner, électroencéphalogramme, électrocardiogramme, électrostimulation neurologique. «Dans l’avion, j’avais le wifi, mais on ne pouvait échanger que par WhatsApp écrit, précise Yasmina. Je n’étais donc en contact qu’avec Victor. Il a fini par me dire: «Je crois, Maman, qu’on aura trois options, mais plus jamais le même Baptiste. Soit il meurt tout de suite, soit il se réveille – mais dans quel état? –, soit il végète comme ça pendant une durée indéterminée.»
Devant cette situation désespérée, la colère de Yasmina est immense. «Je pensais connaître mon fils à 100%, nous étions très proches. On m’aurait dit ça la veille… Il était tellement plein de vie, il sortait, il rigolait tant. Le Festival de la Cité, à Lausanne, venait de se terminer, j’allais le chercher toutes les nuits à 2 h du matin, on parlait beaucoup. C’est pour ça que, dans l’avion, j’étais en rage contre la terre entière, j’ai dit des choses affreuses à mon mari, devant notre fils de 13 ans. Ce n’était pas possible qu’un de mes enfants soit en train de mourir. Et puis en atterrissant, j’ai eu une prise de conscience. Même ses amis, son frère – qui avait passé le week-end précédent à la montagne avec lui – m’ont dit que Baptiste était en train de se dorer la pilule, d’admirer son bronzage, qu’ils parlaient, riaient, étaient bien ensemble. Personne n’a rien vu venir.»
En proie à la culpabilité et à l’impuissance, Yasmina doit également faire face au chagrin de l’entourage de son fils. «J’ai vu tous les gens qui l’aimaient à l’hôpital, tous ceux qui ont pleuré pour lui. Moi la première, bien sûr, je suis sa maman, mais aussi ses frères, mon mari, qui s’est effondré, ses amis en larmes. Il laisse tellement de monde dans la tristesse. Il s’est fabriqué lui-même cet univers noir et j’aurais voulu le secouer, le ramener à la vie.»
En réalité, Baptiste souffrait d’un trop grand chagrin d’amour depuis le début de l’année. Quelque temps plus tôt, il était tombé éperdument amoureux d’un jeune homme d’origine macédonienne, issu d’une famille très conservatrice. Lorsque leur relation a commencé à se savoir, son amoureux a pris peur et préféré tout arrêter.
«Ayant subi un peu de harcèlement à l’école à ce sujet, Baptiste était déjà fragilisé, lui qui était hypersensible et hyper-empathique. Il avait commencé à s’accepter, mais c’était parfois dur et ce jeune homme avait un père homophobe. Personnellement, je suis ouverte, et ça ne m’a jamais dérangée, j’ai probablement su qu’il était gay avant lui. Ce sont surtout les amis de Baptiste qui m’ont rapporté des choses que je n’ai pas pu vérifier moi-même. Apparemment, ce jeune homme avait republié une story avec une nouvelle petite amie. Eux pensent qu’il s’affichait avec elle pour rassurer ses parents et son entourage, mais Baptiste ne l’a pas supporté.»
Un côté sombre bien caché
S’il n’a pas laissé de lettre d’explications, en dehors des courts messages envoyés à sa maman et à son frère, l’adolescent écrivait toutefois beaucoup. Yasmina a retrouvé nombre de textes et de missives dans son ordinateur. «Des choses qui, je pense, n’étaient pas forcément destinées à être lues, déplore-t-elle. Plutôt comme un journal intime, où il dit toute sa peine, sa souffrance. Extrêmement belles et sombres à la fois. D’autres sont glaçantes. Aux antipodes du garçon que je connaissais, comme 90% de ses amis. De mes trois fils, il était le plus posé. Il ne me causait pas de problème, il aidait à la maison. Finalement, c’est lui qui a fait la pire chose. Il ne m’a même pas laissé la possibilité de le convaincre que la vie valait la peine d’être vécue. Je n’ai eu aucune chance. Et aujourd’hui, j’ai tellement peur qu’on l’oublie.»
A l’hôpital, les examens se poursuivent, les résultats sont tous alarmants. Peu à peu, Yasmina réalise que les fonctions vitales les plus élémentaires de son fils se sont éteintes. Il ne régule plus sa température, n’arrive plus à avaler sa salive. Après deux jours d’angoisse, il faut trancher. «Avant même que l’équipe médicale m’en parle, Victor m’a dit: 'Tu sais, Maman, Baptiste voulait faire médecine, il voulait sauver des vies, qu’est-ce que tu penses du don d’organes?' En tant que mère, j’aurais voulu tout garder. Lui avait peut-être plus de recul que moi. J’ai accepté assez rapidement, parce que c’était raisonné et logique. J’ai néanmoins été très tiraillée. Heureusement, le changement de loi va permettre d’alléger le poids de cette décision, difficile entre toutes.»
Consentement présumé
A l’heure actuelle, la législation suisse exige un feu vert explicite avant tout prélèvement. Soit la personne décédée s’était positionnée en faveur du don, soit, faute d’indication connue, ce sont ses proches qui tranchent. «Je n’arrivais plus à ouvrir mon ordinateur, même plus à parler, soupire Yasmina. Je n’étais pas cohérente et, dans cet horrible moment, on me demande de faire un choix aussi radical, d’expliquer, de confirmer, de valider. C’était du temps précieux qu’on me volait, le peu de temps qui me restait à passer avec mon fils.»
La votation du 15 mai 2022 a permis de faire basculer le cadre légal vers une présomption de consentement. La loi devrait entrer en vigueur au premier semestre 2028, le temps que l’administration fédérale mette sur pied le registre des oppositions qui doit accompagner la réforme. Concrètement, dès cette date, se taire vaudra approbation.
Quiconque a 16 ans révolus sera considéré comme favorable au don, à moins de s’y être opposé explicitement de son vivant. Et quand personne ne sait ce que le donneur potentiel aurait souhaité, les membres de la famille gardent un droit de veto s’ils pensent que leur proche était contre. En attendant 2028, trois outils permettent d’établir sa position: une carte de donneur, des directives anticipées ou une mention dans le dossier électronique du patient. Le testament est à proscrire, puisqu’il n’est généralement ouvert qu’après les funérailles.
N’ayant jamais eu de conversation à ce sujet avec Baptiste, Yasmina a dû suivre un processus de réflexion complexe. «J’avais bien vu qu’il ne sentait plus rien lors des électrostimulations, mais je voulais être sûre qu’il ne serait pas angoissé, qu’il n’aurait pas mal au moment où on le débrancherait. J’ai essayé de me dire que si j’étais la maman d’un petit garçon en attente d’un cœur pour vivre, j’aurais envie qu’on me fasse ce cadeau. Si je refusais, Baptiste partait dans tous les cas. Ses organes encore utiles seraient incinérés, ça n’avait pas de sens. Rien ne se perd, tout se transforme. Une partie de lui est redevenue poussière et étoiles, l’autre a permis à des gens de continuer à vivre. Il a apporté de la lumière dans six familles.»
Des nouvelles positives
Les causes du décès de Baptiste ont endommagé ses poumons et son pancréas, qui n’ont pu être sauvés. Mais le cœur, le foie, les reins et les cornées ont pu être transplantés à des patients sur liste d’attente. Une étape à la fois remplie d’espoir et très délicate pour sa maman.
«Jusqu’à la décision du don, tous les soins lui étaient destinés, précise-t-elle. Ensuite, l’ensemble des procédures est entrepris en fonction des receveurs. Et moi, je continue d’accompagner mon fils en dépit de l’inéluctable. Je me suis vue comme Charon sur le Styx, en train de ramer sur mon bateau, entre les rives de la vie et la mort. J’amenais mon enfant vers l’autre monde, en sachant que j’allais devoir revenir, parce qu’il me reste ses frères sur qui veiller.»
Yasmina a été tenue au courant de chaque étape, du prélèvement jusqu’à la greffe des organes sur les receveurs. D’abord par téléphone, puis par courrier, de manière anonymisée. «Je ne pouvais pas savoir si c’était un homme, une femme, un enfant, ni leur âge. Mais on m’a dit quand la greffe avait eu lieu, si elle avait fonctionné ou pas, si la personne allait bien, si elle était toujours en vie.»
Aujourd’hui, si elle souhaite des nouvelles, Yasmina doit appeler la coordination du don d’organes au CHUV, qui se chargera de contacter le service de transplantation pour obtenir les informations. «Je suis heureuse pour eux, vraiment, mais parfois, je me sens un peu égoïste. J’aurais bien sûr préféré que mon fils soit encore là, en bonne santé. Je me console en me disant qu’il a finalement réussi ce qu’il voulait, sauver des vies. Même si ce n’est pas dans le sens qu’on aurait imaginé…»
Cet article a été publié initialement dans le n°44 de «L'illustré», paru en kiosque le 29 octobre 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°44 de «L'illustré», paru en kiosque le 29 octobre 2026.