Les faits remontent à un soir d’août particulièrement chaud, il y a six ans. D’un côté, un médecin de plus de 40 ans, marié et père de trois jeunes enfants. De l’autre, une jeune femme de 19 ans, alors rongée par d’incessants maux de tête.
A l’hôpital, personne n’avait pris ses douleurs au sérieux. En désespoir de cause, elle s’était alors tournée vers lui, un généraliste à la tête d’un cabinet d’urgence à Winterthour. Dès la première consultation, l’homme sait la mettre en confiance et se montre à l’écoute. Après quelques séances, il franchit un premier pas en lui tendant son numéro de téléphone portable – «en cas d’urgence», précise-t-il.
Stella ne veut plus se taire
«Je lui faisais confiance», raconte Stella*. La jeune femme prend la parole publiquement pour la toute première fois afin de raconter ce qui s’est passé ensuite. Elle tient d’emblée à souligner: «Jamais je n’aurais pensé qu’il me ferait du mal.» Pourtant, c’est exactement ce qui s’est produit. Aujourd'hui encore, Stella se débat avec les séquelles d'une agression dont elle portera sans doute les marques toute sa vie.
«Je souhaite que les personnes victimes de violences sexuelles se défendent, osent se lever et dénoncent les auteurs», insiste la jeune femme, désormais âgée de 25 ans. Ses bras croisés sur la poitrine révèlent des mains fines et tatouées et un chiffre: «444». Ce serait le signe que l’on est accompagné par des anges gardiens, explique-t-elle. Avec son histoire, elle souhaite donner du courage à d’autres personnes pour parler des abus. «Il n’y a aucune raison d’avoir honte. Ce sont les auteurs qui doivent avoir honte!»
Le piège s’est refermé au bout d'une dizaine de séances. Ce jour-là, le médecin, que la patiente croyait digne de confiance, lui donne rendez-vous en dehors des heures d’ouverture de son cabinet. Après quelques échanges anodins, il lui propose un massage de la nuque, affirmant que cela soulagera ses migraines. En toute confiance, la jeune femme s’allonge sur la table d'examen.
Dans son dos, le contact d'un pénis en érection
Mais très vite, les gestes dérapent. Au lieu de s'en tenir à la nuque, le praticien commence à manipuler tout son corps, y compris ses fesses. Lorsqu’il lui baisse son sous-vêtement, Stella se pétrifie. Elle raconte s’être retrouvée incapable du moindre mouvement, et encore moins de se défendre. L'homme masse alors l’intérieur de ses cuisses, puis touche son sexe. Seule avec lui dans ce cabinet désert, elle est saisie d'effroi face à cet individu, terrifiée par les seringues et les anesthésiants à portée de main.
C'est lorsqu'il lui ordonne de se retourner sur le dos qu'elle trouve une porte de sortie: elle prétexte une envie pressante pour filer aux toilettes. A son retour dans la salle de soins, elle affirme qu'elle n'a plus le temps et doit partir.
Avant de la laisser filer, le médecin insiste pour lui «faire craquer» le dos, selon les termes consignés dans les actes judiciaires. Il se place derrière elle, mais au lieu de la soulever par les coudes, il lui empoigne directement la poitrine. Dans son dos, elle sent alors son pénis en érection.
Malgré sa condamnation, il continue d’exercer
Le soir même, Stella le dénonce. Et les investigations révèlent rapidement qu'elle n'est pas la première à l'avoir fait. Quatre ans auparavant, une assistante médicale avait porté plainte contre lui auprès de la police pour «abus de la détresse». A l'époque, le Ministère public avait toutefois classé l'affaire, estimant qu'il n'existait pas de relation de dépendance ou d'état de détresse suffisant pour justifier une condamnation.
Cette fois, le praticien n'échappe pas à la justice. Deux ans après les faits, le Tribunal de district de Winterthour le reconnaît coupable, notamment d'actes d'ordre sexuel commis sur une personne incapable de discernement ou de résistance. La justice assortit cette condamnation d'une interdiction définitive d'exercer.
Le médecin refuse la sentence et conteste le jugement devant toutes les instances de recours. Les procédures s'étirent ainsi sur quatre longues années, jusqu'à ce que le Tribunal fédéral confirme définitivement le verdict de culpabilité à la mi-septembre. Fait stupéfiant: pendant toute cette période, l'homme a pu continuer à soigner des patients, ouvrir un tout nouveau cabinet et dissimuler l'ensemble des poursuites et des condamnations à sa femme et ses enfants, en faisant adresser tous ses courriers judiciaires directement à son cabinet.
Après l'agression, Stella perd sa place d'apprentissage
Stella, en revanche, a subi de plein fouet les conséquences de son acte. Elle souffre encore aujourd’hui d’un état de stress post-traumatique. Elle a développé des troubles obsessionnels compulsifs liés au lavage et ne se rend plus à aucun rendez-vous médical sans être accompagnée. Elle est régulièrement saisie par la peur que le condamné lui fasse à nouveau du mal – parce qu’elle l’a dénoncé et a ainsi mis son existence en danger. Elle a dû être hospitalisée à plusieurs reprises en psychiatrie et a perdu sa place d’apprentissage comme cuisinière. Elle résume: «Il a détruit ma vie.»
Mais une question taraude Stella: pourquoi cet homme a-t-il pu continuer à exercer pendant des années malgré tous les jugements des tribunaux, comme si rien ne s’était passé?
Dans le canton de Zurich, le service de la santé dirigé par la conseillère d’Etat Natalie Rickli est responsable du retrait des autorisations de travail des médecins. Il aurait déjà pu agir après le premier jugement de 2022 et retirer provisoirement l’autorisation. Blick dispose d’un e-mail dans lequel le service avait alors explicitement demandé au tribunal s’il était possible de lui retirer son autorisation.
Le praticien toujours en activité: l'autorité sanitaire porte plainte
Face à ces révélations, le service cantonal indique aujourd'hui avoir simplement imposé au médecin de ne traiter ses patientes qu'en présence d'une assistante médicale. L'autorité avait alors renoncé à une suspension provisoire de sa licence, préférant attendre un jugement définitif et exécutoire. Or, cette décision finale n'est intervenue qu'il y a quelques jours: quatre ans après le premier jugement, et six ans après les faits. Le service précise que l'autorisation de pratiquer lui a désormais été retirée «avec effet immédiat».
Mais la sanction n'a visiblement pas suffi à stopper le médecin. Même après le retrait définitif de sa patente, il a poursuivi ses consultations, comme le révèlent les vérifications menées par Blick. Jusqu'au bouclage de notre enquête, des patients pouvaient encore prendre rendez-vous avec lui. Alerté, le service zurichois de la santé fait savoir qu'il a désormais déposé une plainte pénale. Contacté par Blick, le médecin n'a pas donné suite à nos sollicitations.
Reste à comprendre pourquoi les autorités ont attendu des années avant d'agir, alors que les leviers juridiques existaient déjà.
Le service affirme avoir été rappelé à l’ordre par le tribunal administratif en 2017. «Dans un cas comparable, le tribunal nous avait reproché une interdiction provisoire d’exercer plus étendue et avait jugé suffisante, comme mesure moins sévère, la prise en charge de patientes uniquement en présence d’une MPA.»
Au cours des dix dernières années, il a retiré leur autorisation à des médecins dans 36 cas, et seulement dans 23 cas à titre préventif. Cela comprend aussi bien un retrait de l’autorisation limité au canton qu’une interdiction d’exercer dans toute la Suisse.
Cette pratique prudente entraîne des scandales comme celui d’un autre médecin zurichois, dont la «NZZ am Sonntag» a récemment parlé. Il aurait abusé de patientes sous sédation et les aurait filmées. Là encore, on a laissé l’auteur agir pendant des années. Même après qu’une patiente l’a dénoncé en 2020 et que la police a pu saisir la caméra qu’il cachait dans son cabinet, il a pu continuer à exercer. Ce n’est qu’en mai 2026 qu’on lui a retiré son autorisation. Une interdiction professionnelle a également été prononcée.
Stella n’a jamais reçu d’excuses de son médecin de famille. Il lui a seulement versé l’indemnité pour tort moral de 3000 francs ordonnée par le tribunal. Dans le motif du versement, il a écrit: «Cela pèsera sur votre conscience toute votre vie.»
*Nom connu de la rédaction
- Police: 117
- Violencequefaire (anonyme et gratuit, réponse dans les 3 jours)
Centres d’aide aux victimes LAVI
Et pour les jeunes:
- Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
- Pro Juventute (24/7): 147
- Patouche: 0800 800 140
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