Nouveaux défis pour la gestion des ressources
La Suisse, «château d'eau de l'Europe», est-elle bientôt à sec?

Le glacier du Gries fond à une vitesse vertigineuse sous l’effet du réchauffement climatique. Sa disparition annonce aussi de nouveaux défis pour la gestion de l’eau, en Suisse comme avec ses voisins européens.
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Sur le glacier du Gries, à 3000 mètres d'altitude, l'épaisseur de la calotte glaciaire est encore d'environ 100 mètres.
Photo: Annalena Mueller

En bref

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  • Le glacier du Gries dans le Haut-Valais fond rapidement en raison du changement climatique, perdant jusqu'à six mètres de glace en 2026 selon le glaciologue Matthias Huss. Les glaciers suisses, en déclin depuis les années 1990, sont particulièrement touchés par les étés caniculaires et les hivers peu enneigés.
  • En 2026, près de 10 milliards de litres d'eau de fonte se sont déjà écoulés du glacier du Gries, aggravant le risque de catastrophes naturelles comme les inondations observées récemment au Népal. En Suisse, des systèmes d’alerte précoce tentent de prévenir de tels événements.
  • La fonte des glaciers suisses pourrait entraîner des tensions sur la gestion de l'eau, notamment entre la Suisse et ses voisins européens. Deux grands fleuves, le Rhin et le Rhône, prennent leur source en Suisse, et leur gestion est cruciale pour l'Europe.
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Annalena Müller

Les glaciers meurent dans un grand fracas. L'eau de leur fonte s'engouffre dans de profondes crevasses et s'écoule en ruisseaux vers le marécage qui se forme dans la vallée, sous les rochers et les éboulis. Sur le glacier du Gries, dans le Haut-Valais, le changement climatique se ressent de très près: Au cours de cette année caniculaire de 2026, près de 10 milliards de litres d’eau de fonte se sont déjà écoulés de ce géant de glace.

«Deux, trois mètres en un mois», mesure Matthias Huss, glaciologue à l’EPFZ, à l’aide d’une tige de mesure. C’est l’épaisseur de glace que le glacier du Gries a perdue entre juillet et août. Sur l’ensemble de l’année, cela représentera plus de six mètres. Ce géant valaisan figure ainsi parmi les glaciers qui fondent le plus rapidement en Suisse. «Nous nous tenons encore sur environ 100 mètres de glace», explique Matthias Huss depuis le plateau. Mais dans quelques décennies, ici, à environ 3000 mètres d’altitude, il ne restera plus rien.

Sans glaciers, davantage de catastrophes naturelles?

Les champs de glace alpins sont en mauvais état depuis les années 1990. «Au cours des dix dernières années, la situation s’est encore considérablement aggravée», explique le chercheur. Le changement climatique, avec sa succession d'étés caniculaires et d’hivers peu enneigés, en est la cause. De plus le réchauffement climatique progresse particulièrement vite dans les régions de montagne. La roche sombre qui apparaît sous la glace qui recule capte la chaleur et accélère encore davantage le processus de fonte.

Les nombreuses nouvelles fissures dans la glace montrent également que le glacier du Gries est entré dans sa dernière phase d’existence. «La langue du glacier va bientôt se briser», explique le scientifique de l’EPFZ. Le Népal a montré cette semaine quelle force de la nature potentiellement meurtrière peut se déchaîner lors d’un éboulement en haute montagne. Là-bas, un éboulement combiné à une rupture de glacier a provoqué une inondation catastrophique qui a fait des centaines de morts et plus d’un millier de disparus. «Un tel scénario n’est pas à exclure dans les Alpes non plus», déclare le glaciologue. Il y a un peu plus de 200 ans, un éboulement tout aussi dévastateur s’est produit à Goldau. Si le changement climatique peut accroître le risque, «de tels événements restent néanmoins peu probables». Les Alpes font l’objet d’une surveillance plus étroite que l’Himalaya grâce à des systèmes d’alerte précoce. Cela n’offre toutefois pas une sécurité absolue: «Les événements extrêmes surviennent souvent de manière partiellement inattendue – sinon, on aurait pu s’y préparer.»

Luttes pour la répartition de l’eau

La Suisse peut toutefois se préparer à trouver des moyens de gérer les futures pénuries d’eau durant les étés. Selon le glaciologue, «même sans glaciers, la Suisse restera le château d’eau de l’Europe». Les montagnes attirent les précipitations et les experts climatiques s’accordent à dire qu’il ne pleuvra pas moins à l’avenir. Cependant, des périodes extrêmes de fortes précipitations alterneront avec des phases de sécheresse. «Il sera important de pouvoir stocker l’eau – par exemple dans des lacs de retenue.» Ceux-ci offriraient les meilleures conditions pour servir de nouvelles réserves d’eau douce dans les Alpes après la disparition de la glace.

L’exploitation de ces réserves recèle toutefois un potentiel de conflit. «Les groupes énergétiques ont intérêt à retenir l’eau de fonte en été pour produire de l’énergie en hiver. L’agriculture, quant à elle, exigera, face à des mois d’été de plus en plus secs, qu’elle soit acheminée vers la vallée pour l’irrigation», explique Matthias Huss. Le fédéralisme complique également les négociations éventuelles, car la gestion de l’eau relève de la compétence des communes et des cantons. La stratégie de la Confédération en matière de gestion de l’eau, actuellement en cours d’élaboration, n’y changera pas grand-chose.

Des pressions viendront de l’UE

Au niveau international également, la répartition de l’eau risque de susciter des tensions, prévient Christian Bréthaut, politologue à l’Université de Genève. Deux grands cours d’eau européens, le Rhin et le Rhône, prennent leur source dans les Alpes suisses. A cela s’ajoutent d’importants affluents du Danube et du Pô. Ils revêtent une importance économique considérable pour les pays riverains – «que ce soit pour transporter des marchandises, refroidir des centrales nucléaires ou irriguer les champs». Les plans d'eau multinationaux tels que le lac de Constance, le lac Majeur et le lac Léman font d’ores et déjà l’objet de négociations entre la Suisse, la France, l’Allemagne et l’Italie. Il est essentiel de «clarifier et de fixer les droits en cas de pénurie», souligne Christian Bréthaut. «Comme il s’agit d’axes stratégiquement essentiels, de tels conflits seraient très âpres.»

Certes, la Suisse se trouve dans une position avantageuse, puisque ces cours d’eau prennent leur source sur son territoire. Cela «peut même conférer à la Suisse un pouvoir de négociation sur d’autres questions litigieuses avec l’UE».

Toutefois, en tant que petit Etat, la Suisse a peu de moyens pour résister à la pression de ses grands voisins. C’est aussi pour cette raison que Christian Bréthaut réclame une action proactive et des accords contraignants. «Nous ne pouvons pas nous permettre d’être lents et de ne réagir que lorsqu’il sera trop tard.» Les accords existants entre la Suisse et la France sur la gestion des eaux du Rhône et du lac Léman constituent déjà un bon exemple. «Nous ne partons donc pas de zéro, mais ce n’est qu’un début.»

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