Avec les CFF en toile de fond
Un polar sur des rails... de coke!

Les as romands du suspense Nicolas Feuz et Marc Voltenauer ont accouché d’«Imperium», la suite d’«Ultimatum», leur premier thriller signé à quatre mains. Le duo emmène ses nombreux lecteurs dans un polar où une terrible nouvelle drogue de synthèse fait des ravages.
Cet été, juste avant de partir en vacances, les deux romanciers sont revenus à Renens (VD), dans les coulisses des CFF.
Photo: Julie de Tribolet
Didier Dana
Didier Dana
L'Illustré

Un train fonce dans le tunnel du Gothard. Dès la couverture d’Imperium, à lire dès le 27 août, le ton est donné. Après Ultimatum, thriller à la sauce hollywoodienne au sommet du pouvoir fédéral vendu à quelque 25 000 exemplaires, le deuxième volet des enquêtes conjointes du procureur Norbert Jemsen et de l’inspecteur Andreas Auer se déroule sur les rails. Le réseau des CFF est gangrené par le trafic d’une nouvelle drogue de synthèse dévastatrice: le Crackmeth. 

Fruit de la collaboration des auteurs romands à succès Nicolas Feuz, 54 ans, ci-devant procureur neuchâtelois jusqu’au 31 août, et de Marc Voltenauer, 53 ans, Suédois de Gryon (VD), ce nouvel opus truffé de rebondissements est documenté avec une précision d’horloger. 

L’occasion de retrouver ses auteurs au centre d’exploitation des CFF à Renens, là où se noue une partie de l’intrigue et se gère la totalité du réseau romand. Avec eux, la Suisse «propre en ordre» va connaître quelques déraillements.

Amis à la ville et complices à l'écrit, Marc Voltenauer (à gauche) et Nicolas Feuz échangent déjà autour de leur polar, opus final de leur trilogie à 4 mains.
Photo: Julie de Tribolet

Marc Voltenauer et Nicolas Feuz, comment s’est passé votre été?
Marc Voltenauer: J’étais dans notre maison de famille sur l’île suédoise de Gotland, où je me rends depuis l’enfance. Avec mon compagnon Benjamin, on visite, on fait du jardinage et j’écris. Actuellement, je travaille sur une trilogie en milieu carcéral. Pour les besoins de l’intrigue, j’ai pu m’immerger une semaine au pénitencier de Bochuz.

Nicolas Feuz: Moi, j’ai passé le mois de juillet à La Teste-de-Buch à côté d’Arcachon, littéralement pris entre deux feux. Par chance, nous avons été épargnés par les terribles incendies. J’ai essayé non pas d’écrire, mais de scénariser mon prochain polar, prévu pour l’automne 2027. Je dois remettre mon manuscrit à Joël Dicker (qui dirige les Editions Rosie & Wolfe, ndlr) en février. Je vais m’y consacrer pleinement à l’arrêt définitif de mon activité de procureur le 31 août à 18 heures. Je me dirai alors: «Ta nouvelle vie commence!» Dès le lendemain matin, je deviendrai auteur à 100%.

Marc, Imperium s’ouvre sur un hommage à votre maman, Birgitta, disparue en début d’année. Vous avez donné son prénom à l’une des protagonistes...
M. V.: C’est Nicolas qui en a eu l’idée. Je l’ai découvert quand il m’a envoyé le chapitre qu’il a rédigé. Ma mère, grande lectrice de polars, n’avait plus l’énergie de lire, alors je lui ai raconté l’intrigue et je lui ai dit que nous avions donné son prénom à l’un des personnages. Elle a souri en l’apprenant. J’ai beaucoup écrit à son chevet les dernières semaines. Nous avons fini le roman après son décès.

Elle a compté dans votre parcours de romancier.
M. V.: Elle a été ma toute première lectrice et une relectrice fidèle depuis Le dragon du Muveran (2015). Vers mes 15 ans, elle a commencé à me passer les premiers polars pour adultes, notamment ceux de Henning Mankell. C’est resté un échange, on troquait les polars suédois qu’on lisait en version originale. Elle a été à la fois heureuse et étonnée quand j’ai commencé à écrire. Je lui avais envoyé mes premiers chapitres. J’ai mis deux ans à écrire Le dragon; elle a été mon moteur. Elle me mettait un peu la pression, impatiente de lire la suite: «Ils sont où les prochains chapitres?» Comme elle avait beaucoup aimé, je lui avais fait remarquer: «Venant d’une maman, est-ce bien objectif?» Lorsque le livre est sorti, il a eu du succès et elle m’a rappelé: «Je t’avais dit qu’il était bien!»

Dans Imperium, Birgitta est psychologue aux CFF. On se retrouve dans le milieu ferroviaire où se déroule un trafic de drogue à travers une organisation secrète pyramidale. Quelle tonalité vouliez-vous donner à ce deuxième volet de votre trilogie?
M. V.: Ultimatum avait déjà cette dimension nationale: l’armée, le Palais fédéral, la Confédération, le terrorisme et pas mal d’action. Pour le deuxième, on a eu envie de changer de rythme. L’enquête est plus classique. On a eu l’idée d’un réseau de trafic de drogue, la spécialité de Nicolas Feuz, procureur.

N. F.: Pour les CFF, on s’est dit: «Qu’est-ce qu’il y a en Suisse de symbolique qui représente bien le pays? Les trains!» Moyen utilisé par les criminels pour acheminer la drogue un peu partout.

Nicolas Feuz, vous en connaissez un rayon en matière de stupéfiants.
N. F.: J’avais envie depuis longtemps d’écrire un polar sur un univers que je connais bien comme procureur. Cette fois, on a abandonné le côté à la James Bond pour retrouver des méthodes d’enquête plus traditionnelles, comme l’infiltration des réseaux de distribution de drogue.

Pour des raisons évidentes, c’est une méthode d’enquête assez secrète. Avez-vous ordonné des infiltrations dans la pratique de votre métier?
N. F.: Plusieurs fois. C’est une méthode qui doit être autorisée par le procureur. La police ne peut pas l’utiliser sans la validation du Tribunal des mesures de contrainte. En théorie, elle est employée dans tous les domaines de la criminalité, mais, de fait, on l’utilise majoritairement dans le trafic de stups ou les réseaux mafieux. Par exemple, j’y ai recouru à Neuchâtel dans un réseau de vol d’or avec recel. Des déchets d’or étaient sortis en douce d’une entreprise chaux-de-fonnière avant d’être revendus au marché noir. On avait envoyé un agent infiltré pour se mettre en contact avec le malfrat. Ça a duré trois jours. Comme dans le roman, les infiltrations peuvent s’étaler sur plusieurs mois, voire une année.

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Le 31 août à 18 heures, je cesserai d’être procureur à Neuchâtel
Nicolas Feuz va se destiner à l’écriture à 100%
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Quels sont les principaux obstacles?
N. F.: Dès que ça prend une certaine ampleur, on a affaire à des gens qui se méfient des écoutes téléphoniques. De fait, ils ne vont utiliser ni smartphone, ni internet ou canal de communication officiel. Souvent, il ne reste que le processus d’infiltration pour faire avancer l’enquête. C’est lourd à mettre en place. Ça demande beaucoup de logistique et ça comporte des risques.

Est-ce qu’en Suisse des policiers comme Bakary, votre personnage, sont formés pour des missions d’infiltration en changeant totalement d’identité?
N. F.: Oui. D’ailleurs, n’importe quel policier peut être agent infiltré. Dans des cas exceptionnels, la police peut même faire appel à des tiers non policiers. S’il fallait infiltrer un réseau dans le marché de l’art et de la contrefaçon, bonne chance pour trouver un candidat adéquat au sein de la police. La base légale permettrait d’engager un véritable expert. Mais dans 95% des cas, ce sont de vrais flics.

«Imperium» s'ouvre sur un accident de personne… à moins que ce soit un assassinat.
Photo: Julie de Tribolet

Infiltrer les milieux de la drogue ou de la mafia est une gageure?
N. F.: Dès qu’on infiltre des réseaux mafieux ou des gros réseaux internationaux de trafic de stups, cela devient périlleux. On fait appel à des agents infiltrés au bénéfice d’une formation spécifique, dispensée en Suisse romande. Dans l’équation, il y a aussi les covermen ou agents de couverture, ce sont les personnes de contact des infiltrés. Ils composent souvent un binôme, car une relation de confiance absolue doit s’établir entre eux. Cette paire va souvent rester la même d’une infiltration à l’autre. Dès qu’on aborde des milieux dangereux, on ne prend jamais un agent du canton pour une mission dans le canton. C’est une règle de base. On peut aussi faire appel, en Suisse, à un infiltré français, québécois ou belge afin de lui garantir un anonymat total.

C’est un polar très documenté sur ce point, mais également sur ce que les CFF nomment les «accidents de personne», avec les conséquences techniques et psychologiques que cela entraîne.
M. V.: Statistiquement, deux mécanos sur trois seront confrontés au drame d’une personne qui se jette sur la voie sous leurs yeux. Nicolas et moi essayons d’être les plus réalistes et les plus crédibles possibles par rapport à la réalité du terrain. Tout est validé par un ou plusieurs experts. Deux personnes des CFF ont relu le livre. Il se trouve que Nicolas connaît quelqu’un qui travaille dans la formation des CFF, à Renens (VD). De fil en aiguille, on a pu visiter le centre d’exploitation qui s’y trouve. Là, le personnel pilote et sécurise 24 heures sur 24 le trafic de toute la Suisse romande. L’intrigue commence avec un accident de personne et l’on découvre comment, en coulisses, cela se déroule de manière organisationnelle aux CFF. Après, il y a tout l’arrière-plan psychologique, l’état de choc du conducteur, comment il encaisse le coup, quelles seront les séquelles.

On assiste également à une autopsie, très réaliste elle aussi.
M. V.: C’est grâce au professeur Patrice Mangin, directeur honoraire du Centre universitaire romand de médecine légale. Je suis en contact avec lui depuis mon tout premier roman. A chaque fois que j’ai des questions qui touchent à la médecine légale, nous échangeons. D’ailleurs, sur les derniers livres, il me disait: «Tiens, j’ai de moins en moins de choses à corriger. Je vois que tu as compris un certain nombre de mécanismes...»

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Ma mère m’a donné le goût du polar. On s’échangeait les livres
Marc Voltenauer
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Si tout le roman est précis, pourquoi avez-vous inventé une nouvelle drogue, le Crackmeth?
N. F. et M. V: On voulait une drogue particulièrement addictive qui allait créer un problème de santé et de sécurité publiques en Suisse. On aurait pu partir sur la méthamphétamine. Elle existe depuis très longtemps, mais on ne peut pas dire qu’elle engendre, à l’échelle du pays, un problème de sécurité publique. Idem pour la cocaïne. On a hésité à choisir le crack, qui est de la cocaïne de synthèse et qui a posé et pose encore de gros problèmes, en particulier à Lausanne et à Genève, mais c’était encore insuffisant. On s’est dit: «Il faut vraiment qu’on sente cette dérive, comme aux Etats-Unis avec le fentanyl, «la drogue du zombie», et sa cohorte de gens hagards qui errent dans la rue, des quartiers dans lesquels on ne peut plus se promener et des agressions...»

Vous avez là aussi fait appel à un spécialiste?
N. F.: J’ai pris contact avec Pierre Esseiva, directeur de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne. C’est, au niveau judiciaire, avec lui que nous faisons toutes les analyses de drogue en Suisse. J’ai demandé: «Est-ce qu’on peut imaginer un mélange de cocaïne sous forme de crack et de méthamphétamine?» Il m’a dit oui. «Et qu’est-ce que cela donnerait en termes de santé publique?» Il a répondu: «Potentiellement, ce serait de la bombe. Et je suis d’ailleurs surpris que personne n’y ait encore pensé.» Voilà d’où est parti le Crackmeth.

On imagine que le prochain et dernier volet de cette enquête conjointe sera assez mouvementé. Vous confirmez?
M. V. et N. F.: Le troisième se déroulera sur une nuit, de manière très ramassée sur la durée, dans l’idée de la série américaine 24 heures chrono. L’action sera prépondérante et assez anxiogène. Et, surtout, cela va se passer à Genève en plein black-out.

Peut-on dévoiler le titre, que l’on devine déjà à la fin d’Imperium?
M. V. et N. F: Ce sera Infernum! Mais ne comptez pas sur nous pour vous en dire plus (rires).

C’est bientôt la saison des signatures, notamment avec Le livre sur les quais, à Morges, du 4 au 6 septembre. Quel est votre souvenir le plus étonnant de ces moments d’échange avec vos lecteurs?
M. V. et N. F.: Nous étions ensemble lorsqu’une dame âgée nous a acheté deux fois Ultimatum, nous demandant deux fois la même dédicace pour elle-même. Elle a précisé: «Cela me permet de les mettre dans ma bibliothèque et d’avoir ainsi, de manière harmonieuse, la bibliographie complète pour chacun d’entre vous dans mes rayonnages.» 

«Imperium», de Marc Voltenauer et Nicolas Feuz, Ed. Istya et Cie, 544 pages. Sortie romande le jeudi 27 août.

Un article de «L'illustré» n°34

Cet article a été publié initialement dans le n°34 de «L'illustré», paru en kiosque le 20 août 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°34 de «L'illustré», paru en kiosque le 20 août 2026.

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