De loin, les forêts qui garnissent l'arc jurassien paraissent encore verdoyantes. Mais en s’enfonçant entre les arbres, on découvre une tout autre réalité: la forêt dépérit. «Il suffit de regarder autour de soi pour constater que le problème est partout», explique Frank Krumm, coresponsable de l'unité de recherche Écologie des forêts et des sols à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL). Cette semaine, lui et ses collègues sont allés mener leurs observations dans le Jura soleurois. Le constat est alarmant, le déclin s’accélère.
En plein été, le sol est déjà couvert de feuilles mortes. Le phénomène est si marqué que Frank Krumm a observé une évolution en quelques heures seulement. «L’après-midi, il y avait déjà plus de feuilles au sol que le matin», relève-t-il. Sur les versants nord, pourtant plus ombragés, même les arbres robustes et les jeunes pousses sont touchés. Certaines cimes sont déjà entièrement dégarnies. «Cela entraînera probablement la mort de nombreux arbres», prévient le chercheur.
Il suffit de ramasser une feuille morte pour comprendre ce qui se passe. Elles se dessèchent directement sur les branches. «Si vous les frottez entre vos doigts, elles se réduisent en poussière», décrit Frank Krumm.
Dépérissement brutal
La situation est très différente de celle observée lors des grandes sécheresses passées, comme en 2018. Cette année-là, les forêts avaient elles aussi beaucoup souffert, mais de nombreux arbres avaient encore pu activer un mécanisme de survie. Dès le mois d’août, ils étaient entrés prématurément en dormance automnale, transférant les nutriments contenus dans leurs feuilles vers le tronc avant de les laisser tomber.
Cette fois, le dépérissement est si brutal que ce processus ne semble presque plus avoir lieu. Les premières mesures réalisées par l’équipe du WSL dans le Jura vont dans ce sens. «Cela compromet la situation pour la suite», estime Frank Krumm. Ce qui se produit normalement progressivement en automne prend désormais la forme d’une chute soudaine, commencée dès la fin juin. Et aucune amélioration ne se profile: aucune pluie significative n’est annoncée.
Le hêtre est le plus touché
La combinaison de températures extrêmes et d’un manque d’eau frappe des forêts déjà fragilisées. Un seul été caniculaire ne suffit généralement pas à tuer une forêt. Mais la répétition des épisodes extrêmes affaiblit les arbres année après année. Le Jura soleurois en offre aujourd’hui une illustration frappante. Plus largement, la chaleur touche durement l’ensemble de l’arc jurassien. Dans certaines zones, toutes les essences sont atteintes.
Le hêtre est l’espèce la plus durement touchée. Il récupère difficilement après de tels chocs thermiques. Son dépérissement commence par la cime, puis progresse vers le bas. Les années suivantes, cet arbre feuillu ne produit presque plus de nouvelles feuilles. Si d’autres épisodes de sécheresse surviennent, il finit par mourir. Son agonie peut durer jusqu’à cinq ans.
Plus inquiétant encore: les espèces réputées plus résistantes souffrent désormais elles aussi. Les feuilles des érables planes, des sorbiers et des tilleuls s’enroulent. À la place du vert dense habituel, le paysage est dominé par des arbres flétris. Seuls quelques chênes et frênes conservent encore une couleur plus vigoureuse.
Une année préoccupante
Pour les scientifiques du WSL, cette évolution n’a rien d’une surprise. «Nos modèles prévoyaient depuis longtemps que cela arriverait», rappelle Frank Krumm. Mais la multiplication des années extrêmes transforme l’écosystème. Les tendances observées par le passé ne suffisent plus à comprendre ce qui se joue aujourd’hui. Cette année est d’autant plus préoccupante que la crise a commencé très tôt. Selon le chercheur, il est presque impossible de dire dans quel état se trouvera la forêt à l’automne.
La forêt suisse dispose toutefois d’un atout important: sa diversité. Contrairement aux monocultures observées ailleurs, elle peut mieux se régénérer lorsqu’une espèce disparaît. «C’est notre grande force», souligne Frank Krumm. Mais cela n’empêchera pas certains paysages forestiers de changer radicalement.
Les grands arbres droits, si précieux pour l’industrie du bois, pourraient devenir plus rares. À basse altitude, la forêt suisse de demain pourrait davantage ressembler à celle des régions méditerranéennes: des arbres plus petits, plus tortueux, plus compacts, et des espèces mieux adaptées à la chaleur qui gagneront du terrain.
«Comme à découvert»
Cette transformation menace aussi les services essentiels rendus par la forêt: la production de bois, la protection contre les dangers naturels ou encore l’approvisionnement en eau potable. «Ces fonctions sont désormais remises en question dans certaines zones», avertit Frank Krumm. Les sols forestiers filtrent l’eau, tandis que l’ombre des arbres contribue à la maintenir fraîche. Si cette protection disparaît, les conséquences pourraient être lourdes.
Dans certaines parties du Jura, même l’effet rafraîchissant de la forêt s’estompe déjà. Autrefois, les habitants venaient y chercher un peu de fraîcheur lors des fortes chaleurs. Aujourd’hui, le soleil traverse les branches dénudées et frappe directement le sol. «Quand on traverse cette forêt, on se sent comme à découvert», constate Frank Krumm. «On n’a presque plus l’impression d’être en forêt.»