Un vécu plausible, mais pas suffisant
Torturé dans son pays, il est menacé de renvoi par Berne

Eric Moukoko s'est réfugié en Suisse parce que des collègues policiers l'avaient torturé au Cameroun. Aujourd'hui, les autorités le croient... mais veulent tout de même le renvoyer dans son pays d'origine.
«J'espérais que la Suisse me protégerait», déclare Eric Moukoko, qui attend la décision du Tribunal administratif fédéral.
Photo: Mara Truog
Urs Hafner
Urs Hafner
Beobachter

Eric Moukoko s'approche lentement. C'est un homme de grande taille, mais sa poignée de main manque de force. Depuis près d'un an, cet homme de 45 ans vit au centre de renvoi de Hammermühle, à Kemptthal, dans le canton de Zurich. 

Eric Moukoko souhaite rester en Suisse, car il craint pour sa vie. Mais les autorités ont décidé de le renvoyer au Cameroun. En réalité, Eric Moukoko ne s’appelle pas ainsi. Il craint que si le régime camerounais apprenait qu’il parle ouvertement de ce qu’il a vécu dans son pays d’origine, cela ne se retourne contre lui dès son retour.

Un bâtiment délabré

Le centre de retour est installé dans un ancien moulin. Le bâtiment est délabré et se trouve juste au bord de la route qui relie Zurich à Winterthour. La voie ferrée passe en parallèle, et un pont autoroutier enjambe le centre. Dans les sanitaires, un homme muni d’un arrosoir disparaît derrière la porte des toilettes à la turque. Une centaine d’hommes sont hébergés ici, à raison de huit par chambre. Leurs demandes d’asile ont été rejetées – ils attendent désormais leur renvoi ou une décision finale s'ils ont fait appel.

Un article du «Beobachter»

Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.

Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.

Eric Moukoko parle français. Il est policier de formation, marié, chrétien pratiquant et père de deux adolescents. Il raconte son histoire par petites phrases, entrecoupées de longues pauses. A côté de nous, un homme assis sur un fauteuil parle fort dans son portable – derrière nous, un autre écoute de la musique.

Guerre civile contre l'armée

Le 14 novembre 2024, Eric Moukoko a atterri en avion à Genève. Il s’est enfui, dit-il, parce qu’il avait été arrêté, emprisonné et torturé par les militaires. Pourquoi Genève, précisément? Une connaissance au Cameroun, qui travaille dans le tourisme, l’aurait aidé à obtenir un visa. «J’espérais que la Suisse me protège», confie Eric Moukoko au «Beobachter».

«
J’ai été libéré parce que j’ai versé des pots-de-vin et que deux membres de ma famille se sont portés garants pour moi
Eric Moukoko
»

Il travaillait pour le gouvernement à Yaoundé, la capitale francophone du Cameroun, où il délivrait des documents d’identité officiels. A l’été 2024, il a été temporairement muté dans une ville située dans la partie anglophone du pays. Là-bas, des rebelles mènent depuis des années une guerre civile contre l’armée.

Sur le chemin du travail, Eric Moukoko voyait des cadavres dans la rue, et des collègues lui montraient sur leurs téléphones portables des vidéos dans lesquelles ils maltraitaient, violaient et tuaient des prisonniers. «Je ne pouvais pas supporter ça», explique l'homme. En secret, il aurait averti des habitants que l’armée prévoyait d’autres raids. Mais il s’est fait démasquer. Ses supérieurs l’auraient qualifié de traître avant de l'arrêter.

Des nuits de torture

Pendant des semaines, il aurait été enfermé avec d’autres dans une petite cellule, allongé dans ses excréments et son urine. La nuit, on le torturait – parmi ses bourreaux figuraient ses propres collègues. A l’aide d’une lampe, ils l’empêchaient de dormir, le frappaient à la tête et aux jambes et lui infligeaient des décharges électriques sur les parties génitales.

«J’ai été libéré parce que j’ai versé des pots-de-vin et que deux membres de ma famille se sont portés garants pour moi», explique Eric Moukoko. Après sa fuite à Genève, ces deux personnes ont été arrêtées. «L’un de mes proches est aujourd’hui décédé.»

Demande rejeté par le SEM

Pendant notre rencontre, les hommes qui vivent au centre de retour ne cessent de passer devant nous, soit pour sortir, soit pour regagner leur cabane. En échange de leur signature, ils reçoivent l’aide d’urgence: dix francs et cinquante centimes par jour, sauf le dimanche, où ils ne reçoivent rien. C’est avec cela qu’ils doivent survivre.

Une fois arrivé à Genève, Eric Moukoko a déposé une demande d’asile. Il a été interrogé à deux reprises par le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM). Eric Moukoko garde un mauvais souvenir de ces entretiens. Ils ont duré plusieurs heures, il était nerveux et avait l’impression que l’interprète ne le comprenait pas.

Le SEM a rejeté sa demande d’asile le 13 mai 2025. L’autorité a estimé que les récits n’étaient pas crédibles, qu'Eric Moukoko avait inventé les actes de torture et qu’il devait quitter le pays. Elle considère «les circonstances de torture que vous invoquez – notamment votre activité au commissariat de police […] – comme invraisemblables. Par conséquent, les éventuelles expériences de torture manquent de crédibilité.»

Eric Moukoko a formé un recours contre cette décision négative devant le Tribunal administratif fédéral de Saint-Gall, mais celui-ci a donné raison au SEM le 16 juillet 2025. Moukoko s’est vu facturer 750 francs de frais de procédure.

«Très probablement torturé»

Mais il n’a pas baissé les bras. Avec l’aide de son avocat, mis à sa disposition par l’organisation d’aide Asylex, il s’est fait examiner physiquement et psychologiquement par deux médecins légistes selon les normes du «Protocole d’Istanbul» de l’ONU. Ce protocole, signé par la Suisse, définit les traces physiques et psychologiques permettant de conclure qu’une personne a subi des sévices. Le Conseil fédéral reconnaît le Protocole d’Istanbul dans la lutte contre la torture et lui accorde une valeur probante scientifique accrue.

Les médecins Matthis Schick, de l’hôpital universitaire de Zurich, et Önder Özkalipci, qui travaille à Genève pour l’ONU, parviennent indépendamment l’un de l’autre à la conclusion qu'Eric Moukoko a été «très probablement» torturé, au vu de ses cicatrices et de son état psychique. Il est impossible d’en apporter la preuve à 100%, à moins que les auteurs ne fassent des aveux complets.

«
Cet homme souffre d’une immense solitude
Mario Gmür, psychiatre
»

Le psychiatre Mario Gmür suit Eric Moukoko depuis l’été 2025. Il affirme que son patient lui a raconté ses terribles expériences d’un ton calme et posé. Ses récits semblent convaincants. L'homme souffre d’un syndrome de stress post-traumatique, de dépression et de graves troubles du sommeil. Mario Gmür lui a prescrit plusieurs médicaments. «Cet homme souffre d’une immense solitude», confie-t-il au «Beobachter».

Des soins possibles au Cameroun

Grâce à ces deux expertises médico-légales, Eric Moukoko a pu déposer une nouvelle demande d’asile à l’automne 2025. Le 23 avril 2026, le SEM lui a fait savoir qu’il «ne conteste pas en principe que vous ayez pu être victime de torture dans le passé», mais qu’il a décrit les circonstances et les événements de manière invraisemblable. C’est pourquoi il doit rentrer dans son pays. Selon l'autorité, il pourrait se faire soigner pour son trouble de stress post-traumatique au Cameroun, même si ce n’est pas au même niveau qu’en Suisse.

En conclusion, le SEM constate que, dans la mesure où Eric Moukoko a décrit les actes de torture de manière invraisemblable, l’article 3 de la loi sur l’asile ne s’applique pas à son cas.

Cet article définit qui est un réfugié et a donc droit à l’asile: «Sont considérées comme réfugiés les personnes qui, dans leur pays d’origine […], sont exposées à des préjudices graves ou ont des craintes fondées d’y être exposées. Sont notamment considérés comme des préjudices graves les menaces à l’intégrité physique, à la vie ou à la liberté, ainsi que les mesures qui entraînent une pression psychique insupportable.»

Un nouveau recours déposé

Stéphanie Motz est avocate à Zurich, spécialisée dans le droit d’asile. Elle qualifie l’argumentation du SEM d’«absurde». Dans un premier temps, l’autorité affirme qu’Eric Moukoko a tout inventé, puis, en raison des deux expertises, elle admet qu’il a bien été torturé, mais elle ne croit pas aux circonstances de ces actes, alors que ce sont précisément celles-ci qui sont attestées par les experts. «Ces décisions fondées sur des arguments contradictoires frôlent l’arbitraire», déclare Stéphanie Motz au «Beobachter». Pour elle, il ne fait aucun doute que la Suisse doit lui accorder une protection en vertu du droit d’asile.

«
Il reste à espérer que la Cour corrigera cette décision erronée
Stéphanie Motz, avocate
»

Interrogé sur ces motivations contradictoires, le SEM répond qu’il ne s’exprime pas sur des cas individuels pour des raisons de protection des données et de la vie privée. Eric Moukoko n’abandonne toujours pas. Il a déposé un nouveau recours devant le Tribunal administratif fédéral. «Il reste à espérer que la Cour corrigera cette décision erronée», déclare l'avocate.

Le risque est élevé selon Amnesty

Entre-temps, Amnesty International est intervenue: la population de la partie anglophone du Cameroun serait prise en étau entre les rebelles et l’armée depuis 2017, exposée à des risques de meurtres, de viols et d’enlèvements. Les personnes présentant un profil similaire à celui d'Eric Moukoko, écrit l’organisation de défense des droits de l’homme dans une lettre adressée à son avocat, «courent un risque élevé d’arrestation arbitraire, de mauvais traitements et de torture en cas de retour au Cameroun». Amnesty International cite nommément plusieurs personnes qui ont été torturées et tuées après leur retour.

Eric Moukoko attend désormais la deuxième décision de justice, même s’il n’ose presque plus espérer que la Suisse l’accueille, lui et sa famille. Cela fait deux mois qu’il n’a plus de nouvelles de sa femme. Après sa fuite, elle s’est cachée au Cameroun avec les enfants.

Il prend son téléphone portable pour nous traduire un mot français en allemand. L’écran affiche la Terre, photographiée depuis l’espace. Pourquoi cette photo? « Elle me rappelle la bonté de Dieu.» 

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