L’Union démocratique du centre (UDC) est en mode attaque. Le 14 juin, la Suisse se prononcera sur son initiative dite des «10 millions». Le parti entend plafonner la population à 10 millions d’habitants d’ici 2050 – quitte, dans le scénario le plus extrême, à supprimer la libre circulation des personnes avec l’UE.
Mais dans sa campagne de votation, l’UDC se montre étonnamment prudente. Ses représentants insistent sur le fait que l’initiative ne mènerait pas automatiquement à une résiliation des accords bilatéraux. Selon eux, il existerait suffisamment de leviers, notamment dans les domaines de l’asile et du regroupement familial, pour freiner l’immigration.
Une stratégie habile pour rendre le projet plus acceptable auprès de la majorité. Le message est clair: les opposants dramatisent. Même en cas d’acceptation, les spécialistes pourraient continuer à entrer en Suisse – environ 40'000 personnes par an, selon les calculs du parti. Ce chiffre repose sur un calcul simple: d’ici 2050, la population augmenterait encore d’un million de personnes. Réparti sur les années restantes, cela correspond à 40'000 arrivées annuelles. Mais ce scénario est-il réaliste? Dans quelle mesure peut-on réellement limiter l’immigration via l’asile et le regroupement familial? Blick a interrogé l’UDC et analysé en détail les revendications du parti.
Le domaine de l'asile
«Chaque année, environ 30'000 nouveaux demandeurs d’asile arrivent», déclare le président du parti Marcel Dettling dans un entretien accordé à Blick. Selon lui, le potentiel de réduction est donc important. Toutefois, les statistiques nuancent ce constat. L’an dernier, 25’781 nouvelles demandes d’asile ont été déposées, mais seules 7382 personnes ont obtenu l’asile. 555 autres ont été admises à titre provisoire, car elles ne pouvaient pas retourner dans leur pays d’origine en raison de la guerre, de persécutions ou pour des raisons de santé. Au total, environ 12’500 personnes ont ainsi pu rester en Suisse – les autres ont dû quitter le territoire.
A titre de comparaison, en 2025, le solde migratoire s’est élevé à environ 75'000 personnes, dont près des trois quarts en provenance de l’UE. Entre 2014 et 2024, les demandeurs d’asile ne représentaient que 14% de l’immigration, selon le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM). Même en réduisant fortement le nombre de demandes d’asile, l’impact sur l’immigration totale resterait donc limité.
Les personnes admises à titre provisoire
Les personnes admises à titre provisoire constituent un point central pour l’UDC. Selon le texte de l’initiative, elles ne devraient plus pouvoir rester en Suisse une fois le seuil de 9,5 millions d’habitants atteint. Actuellement, environ 40'000 personnes dans cette situation vivent dans le pays. Elles pourraient toutes être contraintes de partir, affirme le secrétaire général adjoint de l’UDC, Peter Keller, interrogé par Blick.
Dans la pratique, la situation s’annonce plus complexe. Le texte de l’initiative précise que «les dispositions impératives du droit international public» restent réservées. Le principe de non-refoulement interdit en effet aux Etats de renvoyer des personnes vers des pays où leur vie, leur liberté ou leur sécurité seraient menacées. Refuser un droit de séjour aux personnes admises à titre provisoire pourrait en outre entrer en conflit avec la Convention européenne des droits de l’homme et le Pacte social de l’ONU, selon le SEM. Là encore, la marge de manœuvre paraît limitée.
Le regroupement familial
L’UDC vise également le regroupement familial. C’est dans ce domaine que le potentiel d’action semble le plus important: l’an dernier, environ 40'000 personnes sont arrivées en Suisse dans ce cadre. Selon le SEM, 29’069 d’entre elles sont venues au titre de l’accord sur la libre circulation des personnes, qui garantit explicitement ce droit. A lui seul, ce chiffre représente déjà près des trois quarts du contingent annuel de 40'000 personnes avancé par l’UDC.
La Suisse dispose d’une certaine marge pour encadrer le regroupement familial des ressortissants de pays tiers, mais cette marge reste limitée. Une restriction trop sévère entrerait en conflit avec la Convention européenne des droits de l’homme. L’UDC rejette cette interprétation et renvoie à l’arrêt sur le climat: selon elle, la Convention est déjà «étendue jusqu’à l’absurde». En 2024, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la Suisse pour insuffisance dans la protection du climat.
La conclusion
Il est possible d’agir sur certains leviers du droit d’asile et du droit des étrangers, mais une réduction significative de l’immigration par ces seuls moyens paraît difficile. D’une part, l’asile ne représente qu’une part limitée des flux migratoires; d’autre part, la Suisse est liée par des engagements internationaux.
Le plafond de 40'000 personnes avancé par l’UDC serait donc rapidement atteint – et pas uniquement par des spécialistes. La Suisse devrait alors restreindre les autorisations de séjour pour les ressortissants de pays tiers. Or, l’an dernier, 12'000 autorisations étaient disponibles et n’ont pas toutes été utilisées. Dans ces conditions, il apparaît pour le moins incertain que l’initiative permette de respecter durablement la limite des 10 millions d’habitants, même sans remettre en cause la libre circulation des personnes.