«C'est tout simplement la volonté politique qui fait défaut», peste Tamara Funiciello au téléphone, tout en arpentant la plage à grands pas. La conseillère nationale socialiste (PS), vraie bête noire des partis bourgeois, profite de quelques jours de vacances.
Mais dès qu'il s'agit de la violence envers les femmes, elle reste joignable. Elle s'investit sur ce terrain depuis son arrivée au Parlement en 2019 — avec virulence, un sens aigu des médias et une «colère» qu'elle ne cherche pas à dissimuler.
Lorsque le Parlement a débloqué en décembre des subventions de plusieurs millions pour les élevages ovins et la viticulture, tout en balayant des fonds destinés à la prévention des violences, Tamara Funiciello a riposté. En l'espace de quelques jours, portée par l’organisation Campax, elle a rassemblé un demi-million de signatures.
Une campagne d’e-mails massifs a submergé les serveurs de la Chancellerie fédérale, s’attirant les foudres des parlementaires. «Pas parce que des femmes continuent de subir des violences ou de se faire tuer», s’insurge l'élue bernoise, «mais parce qu’ils ont été 'inondés' de messages». Elle dénonce un déni total sur l’urgence de la situation au sein de la classe politique.
Manque de confiance
Ce qui alimente l'exaspération de la parlementaire, c'est l'ampleur du phénomène en Suisse. Les statistiques officielles ne montrent que la pointe visible de l'iceberg. Selon une enquête d’Amnesty menée en 2019, plus d’une femme sur cinq a subi des violences sexuelles dans le pays, mais 8% seulement ont osé porter plainte.
Concernant la violence domestique, la proportion de cas non déclarés frôlerait les 80 %. Les quelque 22'000 plaintes enregistrées en 2025 dissimuleraient ainsi plus de 100'000 agressions réelles.
Nicole Rubli, directrice d’un foyer d’accueil pour femmes, explique ce silence par la charge de la preuve écrasante qui pèse sur les victimes. Les relevés médico-légaux s'avèrent d'autant plus complexes quand il s'agit de GHB, qui se dissipe très rapidement dans l'organisme.
L’étude DACH en cours, intitulée «Don’t Knock Me Out», vient corroborer ce constat: sur près de 2500 réponses décortiquées, 42% des sondées affirment avoir été soumises à des gouttes de GHB. Mais si 10% des victimes ont saisi la justice en Allemagne et en Autriche, aucune des participantes suisses n’a franchi la porte d'un commissariat. C’est ce qui ressort d’une analyse non représentative de l’Université technique de Chemnitz, que Blick a pu consulter.
Les élues de droite «en colère»
Cette perte de confiance n’étonne guère la droite. La conseillère nationale UDC Céline Amaudruz se bat depuis 2011 sous la Coupole pour une meilleure protection des femmes. L’élue genevoise concède volontiers que de nombreuses propositions sont restées lettre morte. Au Palais fédéral, on parle beaucoup, on affiche de bonnes intentions, mais les actes tardent à suivre.
La coprésidente du PLR, Susanne Vincenz-Stauffacher, rappelle que la sécurité des citoyennes et citoyens demeure une prérogative fondamentale de l’Etat. Elle énumère les avancées arrachées par les femmes ces dernières années, à l'image du numéro d’urgence national 142 lancé en mai. Elle le reconnaît sans détour: «La Suisse accuse du retard.» Dans une démocratie basée sur le consensus et le fédéralisme, «le système manque d'agilité».
Pour le géographe politique Michael Hermann, ce frein ne s’explique pas uniquement par des clichés rétrogrades: «La Suisse n’est pas plus conservatrice que ses voisins, mais la lourdeur de son système bloque de nombreuses initiatives.» Fédéralisme, système de milice et démocratie directe génèrent une «dilution des responsabilités où, au final, personne ne prend les devants».
Les élus se renvoient la balle
L’affaire «Medusa» menée par Europol illustre parfaitement cette inertie: depuis avril, ce réseau international traque les prédateurs qui droguent leurs victimes, les violent et partagent leurs actes en ligne. En juillet, les enquêteurs affichaient 57 arrestations et 158 victimes secourues. La Suisse manque à l'appel.
Fedpol avance ne pas avoir reçu d'invitation, tout en laissant la porte ouverte à une adhésion future. L'office fédéral se défausse par ailleurs sur les cantons, réputés seuls compétents pour la conduite des enquêtes pénales. Ce à quoi la directrice cantonale de la sécurité, Karin Kayser-Frutschi, réplique que la coopération internationale relève de la Confédération, les cantons n'intervenant qu’au niveau opérationnel.
Pour le politologue Michael Hermann, le dossier Medusa est révélateur. Dans ces conditions, seule la «pression populaire» permet de débloquer les verrous. C’est ce qui donne tout son sens à la pétition Campax réclamant le ralliement à Medusa, ainsi qu'aux coups d'éclat orchestrés par Tamara Funiciello. Même si cela ne vous rend pas populaire.»
A l'occasion de la session d’automne, la conseillère nationale PS et ses alliées déposeront plusieurs interventions. L'élue s'attelle déjà, depuis son lieu de vacances, à sonder les soutiens – «prioritairement auprès de mes collègues féminines, tous partis confondus», précise-t-elle.
L'affaire de soupçons d'abus sexuels en Argovie remet brutalement la question des violences masculines au cœur de l'agenda politique. Selon Michael Hermann, la prise de conscience pourrait cette fois gagner le camp bourgeois. La thèse portée par la droite, qui attribue principalement les violences sexuelles aux ressortissants étrangers, vacille sérieusement face aux lourdes accusations visant l’ancien député UDC Patrick Frei.
Avec la collaboration de Raphael Rauch
Vous, ou l'une de vos proches, êtes victime de violences de la part d'un partenaire ou d'un proche? Voici les ressources auxquelles vous pouvez faire appel.
En cas de situation urgente ou dangereuse, ne jamais hésiter à contacter la police au 117 et/ou l'ambulance au 144.
Pour l'aide aux victimes, plusieurs structures sont à votre disposition en Suisse romande, et au niveau national.
- Solidarité Femmes Bienne
032 322 03 44
9-12h et 14-20h
Mercredi: 14-20h
Samedi: 10-12h
Dimanche: 17-20h - Solidarité Femmes et Centre LAVI Fribourg
info@sf-lavi.ch
026 322 22 02 9-12h et 14h-18h
Ligne de nuit 19h-7h
Weekends et jours fériés: 11–17h - AVVEC Genève
info@avvec.ch
022 797 10 10 - Au cœur des Grottes, Genève
022 338 24 80
Lu-Ve 8h30-12h - Ligne d’écoute en matière de violence domestiques Genève
0840 11 01 10 - Centre d’accueil Malley Prairie, Lausanne
021 620 76 76
Non—stop - Maison de Neuchâtel SAVI
savi.ne@ne.ch
032 889 66 49 - SAVI La Chaux-de-Fonds
savi.cdf@ne.ch
032 889 66 52 - Unité de médecine des violences (UMV)
Consultation médico-légale - Bureau fédéral de l’égalité
- LAVI. Aide aux victimes d’infractions
- Fédération solidarité femmes Suisse
- Brava – ehemals TERRE DES FEMMES Schweiz
076 725 91 21
Lundi à Mercredi 14h-16h
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