«La volonté fait défaut»
La Suisse accuse un retard majeur face aux violences sexuelles

La conseillère nationale PS Tamara Funiciello dénonce l'inaction politique face aux violences faites aux femmes. Après un rejet de fonds pour la prévention, elle a recueilli 500'000 signatures en quelques jours pour alerter sur l'urgence de la situation.
1/5
Tamara Funiciello, conseillère nationale du PS, est la bête noire des hommes de la droite.
Photo: keystone-sda.ch
Annalena_Müller_Sobli_Sobli_1.jpg
Annalena Müller

«C'est tout simplement la volonté politique qui fait défaut», peste Tamara Funiciello au téléphone, tout en arpentant la plage à grands pas. La conseillère nationale socialiste (PS), vraie bête noire des partis bourgeois, profite de quelques jours de vacances.

Mais dès qu'il s'agit de la violence envers les femmes, elle reste joignable. Elle s'investit sur ce terrain depuis son arrivée au Parlement en 2019 — avec virulence, un sens aigu des médias et une «colère» qu'elle ne cherche pas à dissimuler.

Lorsque le Parlement a débloqué en décembre des subventions de plusieurs millions pour les élevages ovins et la viticulture, tout en balayant des fonds destinés à la prévention des violences, Tamara Funiciello a riposté. En l'espace de quelques jours, portée par l’organisation Campax, elle a rassemblé un demi-million de signatures. 

Une campagne d’e-mails massifs a submergé les serveurs de la Chancellerie fédérale, s’attirant les foudres des parlementaires. «Pas parce que des femmes continuent de subir des violences ou de se faire tuer», s’insurge l'élue bernoise, «mais parce qu’ils ont été 'inondés' de messages». Elle dénonce un déni total sur l’urgence de la situation au sein de la classe politique.

Manque de confiance

Ce qui alimente l'exaspération de la parlementaire, c'est l'ampleur du phénomène en Suisse. Les statistiques officielles ne montrent que la pointe visible de l'iceberg. Selon une enquête d’Amnesty menée en 2019, plus d’une femme sur cinq a subi des violences sexuelles dans le pays, mais 8% seulement ont osé porter plainte.

Concernant la violence domestique, la proportion de cas non déclarés frôlerait les 80 %. Les quelque 22'000 plaintes enregistrées en 2025 dissimuleraient ainsi plus de 100'000 agressions réelles.

Nicole Rubli, directrice d’un foyer d’accueil pour femmes, explique ce silence par la charge de la preuve écrasante qui pèse sur les victimes. Les relevés médico-légaux s'avèrent d'autant plus complexes quand il s'agit de GHB, qui se dissipe très rapidement dans l'organisme.

L’étude DACH en cours, intitulée «Don’t Knock Me Out», vient corroborer ce constat: sur près de 2500 réponses décortiquées, 42% des sondées affirment avoir été soumises à des gouttes de GHB. Mais si 10% des victimes ont saisi la justice en Allemagne et en Autriche, aucune des participantes suisses n’a franchi la porte d'un commissariat. C’est ce qui ressort d’une analyse non représentative de l’Université technique de Chemnitz, que Blick a pu consulter.

Les élues de droite «en colère»

Cette perte de confiance n’étonne guère la droite. La conseillère nationale UDC Céline Amaudruz se bat depuis 2011 sous la Coupole pour une meilleure protection des femmes. L’élue genevoise concède volontiers que de nombreuses propositions sont restées lettre morte. Au Palais fédéral, on parle beaucoup, on affiche de bonnes intentions, mais les actes tardent à suivre.

La coprésidente du PLR, Susanne Vincenz-Stauffacher, rappelle que la sécurité des citoyennes et citoyens demeure une prérogative fondamentale de l’Etat. Elle énumère les avancées arrachées par les femmes ces dernières années, à l'image du numéro d’urgence national 142 lancé en mai. Elle le reconnaît sans détour: «La Suisse accuse du retard.» Dans une démocratie basée sur le consensus et le fédéralisme, «le système manque d'agilité».

Pour le géographe politique Michael Hermann, ce frein ne s’explique pas uniquement par des clichés rétrogrades: «La Suisse n’est pas plus conservatrice que ses voisins, mais la lourdeur de son système bloque de nombreuses initiatives.» Fédéralisme, système de milice et démocratie directe génèrent une «dilution des responsabilités où, au final, personne ne prend les devants».

Les élus se renvoient la balle

L’affaire «Medusa» menée par Europol illustre parfaitement cette inertie: depuis avril, ce réseau international traque les prédateurs qui droguent leurs victimes, les violent et partagent leurs actes en ligne. En juillet, les enquêteurs affichaient 57 arrestations et 158 victimes secourues. La Suisse manque à l'appel.

Fedpol avance ne pas avoir reçu d'invitation, tout en laissant la porte ouverte à une adhésion future. L'office fédéral se défausse par ailleurs sur les cantons, réputés seuls compétents pour la conduite des enquêtes pénales. Ce à quoi la directrice cantonale de la sécurité, Karin Kayser-Frutschi, réplique que la coopération internationale relève de la Confédération, les cantons n'intervenant qu’au niveau opérationnel.

Pour le politologue Michael Hermann, le dossier Medusa est révélateur. Dans ces conditions, seule la «pression populaire» permet de débloquer les verrous. C’est ce qui donne tout son sens à la pétition Campax réclamant le ralliement à Medusa, ainsi qu'aux coups d'éclat orchestrés par Tamara Funiciello. Même si cela ne vous rend pas populaire.»

A l'occasion de la session d’automne, la conseillère nationale PS et ses alliées déposeront plusieurs interventions. L'élue s'attelle déjà, depuis son lieu de vacances, à sonder les soutiens – «prioritairement auprès de mes collègues féminines, tous partis confondus», précise-t-elle.

L'affaire de soupçons d'abus sexuels en Argovie remet brutalement la question des violences masculines au cœur de l'agenda politique. Selon Michael Hermann, la prise de conscience pourrait cette fois gagner le camp bourgeois. La thèse portée par la droite, qui attribue principalement les violences sexuelles aux ressortissants étrangers, vacille sérieusement face aux lourdes accusations visant l’ancien député UDC Patrick Frei.

Avec la collaboration de Raphael Rauch

Violences contre les femmes: besoin d'aide?

Vous, ou l'une de vos proches, êtes victime de violences de la part d'un partenaire ou d'un proche? Voici les ressources auxquelles vous pouvez faire appel.

En cas de situation urgente ou dangereuse, ne jamais hésiter à contacter la police au 117 et/ou l'ambulance au 144.

Pour l'aide aux victimes, plusieurs structures sont à votre disposition en Suisse romande, et au niveau national.

Vous, ou l'une de vos proches, êtes victime de violences de la part d'un partenaire ou d'un proche? Voici les ressources auxquelles vous pouvez faire appel.

En cas de situation urgente ou dangereuse, ne jamais hésiter à contacter la police au 117 et/ou l'ambulance au 144.

Pour l'aide aux victimes, plusieurs structures sont à votre disposition en Suisse romande, et au niveau national.

Articles les plus lus