Une crise à l'horizon?
La surproduction de lait et de porc met les paysans suisses à rude épreuve

Les agriculteurs suisses produisent toujours plus, tandis que leurs revenus diminuent. La surproduction de lait et de viande de porc persiste, et les baisses de prix ne parviennent pas à y remédier.
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La Suisse a trop de lait, malgré plusieurs mesures.
Photo: keystone-sda.ch
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Joschka Schaffner

Des montagnes de briques de lait s'accumulent à des hauteurs vertigineuses, comme chaque année. Malgré les mesures de marché, comme les baisses de prix ou les appels à la modération, la production n'a pas reculé ces dernières semaines, a récemment fait savoir l'Interprofession du lait (IPL), association faîtière de la branche. 

Les exploitants laitiers ne sont toutefois pas les seuls à être concernés par une surproduction démesurée. C'est aussi le cas pour la viande de porc, les pommes de terre et le vin. L'agriculture suisse est-elle en train de sombrer dans l'urgence?

Des incitations à produire plus

La situation remonte à 2009, année où la Confédération a supprimé le contingentement laitier – une mesure visant à limiter la production. Les producteurs sont depuis soumis au marché libre. Résultat: la quantité de lait a augmenté de manière fulgurante au cours des premières années. Initialement conçue comme un levier d’incitation, la mesure produit des effets contre-productifs: les petits producteurs sont évincés du marché, au profit des grandes exploitations qui augmentent constamment leurs capacités afin d'amortir les coûts.

Une situation qui ne semble pas près de changer. «Les producteurs laitiers ne sont pas en mesure, sur une base volontaire, de limiter leur production de lait. Il y a toujours des incitations à court terme à produire plus», explique Mathias Binswanger, économiste et professeur à la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse (FHNW).

Le cas suisse est loin d'être isolé. Dans l'Union européenne (UE), qui a supprimé les quotas laitiers en 2015, les producteurs de lait ont demandé en début d'année la mise en place d'un programme de gestion des quantités laitières. Ils souhaitent que ceux qui livrent moins soient récompensés avec des bonus. 

Une nouvelle régulation du lait?

«A court terme, il faudra sans doute réintroduire des systèmes de régulation en Suisse», estime Mathias Binswanger. Face à la surabondance actuelle de lait, l’interprofession locale préconise une approche modérée: si les agriculteurs livrent plus de 105% de la quantité mensuelle de l'année précédente, l'excédent devrait être rémunéré à un prix nettement inférieur.

Mais l'introduction d'un système contraignant n'a pas beaucoup d'échos. Tant dans l'UE qu'en Suisse, les responsables politiques privilégient le jeu du marché libre aux mesures de contrôle. Aussi, les acteurs de la filière laitière rappellent régulièrement l'augmentation de la demande. A long terme, une augmentation de la production de lait serait donc, selon eux, inévitable.

Le secteur porcin souffre aussi

Même son de cloche pour la viande de porc, dont le marché est soumis à une forte pression des prix. Depuis des années, les éleveurs dépassent régulièrement l'objectif défini par l'association interprofessionnelle Suisseporcs, soit 45'000 abattages hebdomadaires. Par ailleurs, bien que le taux d’auto-approvisionnement soit à peine inférieur à 100%, la branche a parfois dû recourir à des exportations d’urgence.

«La viande de porc est bien sûr l'exemple type de ce phénomène», explique Mathias Binswanger. Des conditions de marché favorables incitent à investir, ce qui débouche ensuite sur des excédents durables et un effondrement des prix. Selon l'expert, la branche ne prévoit pas de mesures préventives. «Il s'agit toujours de tirer le meilleur parti possible de la situation actuelle.»

Interrogé par Blick, le président de Suisseporcs, Andreas Bernhard, promet une amélioration dans le secteur. Mais la réduction des excédents ne se fait que «très lentement» en raison des cycles de production et du temps nécessaire pour élever les animaux jusqu'à l'abattage. Selon lui, à plus long terme, la politique ne devrait pas s'attaquer à la surproduction, mais s'engager pour la protection des frontières. «On constate qu'avec les nouveaux accords de libre-échange, l'accès à la viande importée bon marché est facilité.» C'est surtout la demande croissante pour de la viande de volaille bon marché qui met les éleveurs de porcs suisses en difficulté.

Des objectifs contradictoires

«C’est la situation préoccupante de l’agriculture qui permet au commerce, fort de son pouvoir de marché, de tirer les prix particulièrement vers le bas», explique Mathias Binswanger. Comme le montrent les enquêtes sur les salaires de l'institut de recherche agricole Agroscope, le revenu des paysans est dangereusement bas.

Dans ce contexte, la politique agricole nationale continue pourtant de miser sur la production. Une approche que Mathias Binswanger juge contradictoire: «D’un côté, on cherche à accroître toujours davantage la productivité, de l’autre, on exige une production la plus écologique possible. Ces deux objectifs ne sont pas compatibles.»

L'économiste estime que l'industrie laitière suisse se serait déjà bien éloignée de ses objectifs de base, qui consistent à valoriser les prairies suisses habituellement en friche, notamment dans les régions de montagne. «C'est précisément ce modèle qui est aujourd’hui remis en cause. Nous produisons inutilement trop de lait, dans des conditions qui ne devraient en réalité pas être encouragées «, déplore-t-il.

Dans l'idéal, les filières finiraient par prendre elles-mêmes ce virage, avance Mathias Binswanger. «Si elles n'y parviennent pas et que le problème persiste, une intervention de l'Etat peut se justifier.»

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