Rien, à la clinique psychiatrique de Zurich, ne rappelle des films d'horreur: pas de camisoles de force, pas de cris, uniquement des visages bienveillants. C’est voulu, explique Friederike Höfer, responsable du service ambulatoire médico-légal, lors d’une visite guidée de la clinique de jour. Les patients doivent s’y sentir à l’aise.
Après trois fusillades commises par des auteurs souffrant de troubles psychiques en l’espace de six mois, la psychiatrie intégrative se retrouve sous pression. Dès les actes de violence survenus à Chiètres (FR) et à Winterthour (ZH) au printemps, des responsables politiques de droite avaient réclamé un durcissement des règles.
L’affaire d’Aarau risque d’ajouter encore de l’huile sur le feu. Pour Friederike Höfer, ces revendications passent à côté du problème. Le système suisse fonctionne très bien. «Il n’y aura jamais de sécurité absolue, même avec des règles plus strictes.»
Des différences et des similitudes
Les actes du tireur d’Aarau, de l’agresseur au couteau de Winterthour et de l’auteur de l’incendie criminel dans le car postal de Chiètres présentent de nombreuses différences. Mais ces trois hommes avaient tous déjà fait l’objet d’un suivi psychiatrique. Des années avant que Roger K.* s'immole dans le car postal, il s'était retranché dans les locaux de la SRF à Berne. L'assaillant de Winterthour, Nesip D.*, s'était lui-même fait sortir de l'hôpital psychiatrique la veille de son passage à l'acte.
Les autorités ont également confirmé mercredi que Julien G.*, l’auteur de la fusillade d’Aarau, souffrait de troubles psychiques. Selon son père, il souffrait de schizophrénie. «Il était hospitalisé parce qu'il ne supportait plus d'avoir des gens autour de lui», a déclaré samedi son père au «Quotidien Jurassien».
Julien était un personnage excentrique, ses voisins sont unanimes sur ce point. Il vivait depuis quelques mois dans le village jurassien de Montsevelier. Julien ne parlait à personne, ne sortait que la nuit, et c’était sa mère qui faisait sa lessive.
C’est à peu près tout ce que savent ses voisins de cet homme qui, il y a une semaine, a tiré, semblerait-il, au hasard sur des jeunes à Aarau. Lors de sa fusillade, il a tué Maria, 22 ans, qui venait de s’installer en Suisse depuis l’Italie il y a à peine un mois, et a blessé six personnes, dont certaines gravement.
Un suspect silencieux
Julien a fait irruption dans la rave armé de deux pistolets et d’une kalachnikov. Il possédait ces armes en toute légalité. Son mobile reste inconnu. Selon les autorités argoviennes, le suspect, qui s’est rendu à la police 24 heures après les faits, exerce son droit de garder le silence.
Lors de la conférence de presse de mercredi, le commandant de police Michael Leupold a toutefois admis qu’il existait des indices laissant supposer des problèmes psychiques aigus. Les autorités n’ont pas souhaité confirmer les informations relayées par les médias italiens selon lesquelles Julien était suivi en psychiatrie. C’est finalement le père de l’auteur des faits qui l’a fait à leur place.
«La liberté individuelle est un bien précieux»
Dans sa clinique, Friederike Höfer côtoie quotidiennement des personnes telles que Roger, Nesip ou Julien. Rien que dans le canton de Zurich, la police place chaque année environ 1600 personnes sous mesure de protection. A l’échelle nationale, ce chiffre dépasse les 19'000.
La grande majorité d’entre elles ne commettra jamais d’actes de violence. La probabilité qu’elles en commettent est de 0,005%, comme le rappelle l'experte. «On a nettement plus de chances d’être blessé par un utilisateur de trottinette.»
La médecin-chef n’accorde guère de crédit à des déclarations telles que celles du directeur de la sécurité zurichois, Mario Fehr. En mai, ce dernier avait reproché aux médecins du service de psychiatrie de Winterthour d’avoir «failli à leur devoir» en laissant sortir Nesip au bout de deux jours.
Friederike Höfer ne souhaite pas s’exprimer au sujet de Mario Fehr. Elle précise toutefois que la loi n’autorise pas à retenir des personnes contre leur gré plus longtemps. Et c’est très bien ainsi: «La liberté individuelle est un bien précieux auquel nous ne devons pas porter atteinte à la légère.»
Guérir plutôt qu’enfermer
C’est selon cette maxime que la spécialiste et son équipe travaillent. Le service de psychiatrie légale ambulatoire de l’hôpital universitaire mise sur l’intégration plutôt que sur l’exclusion. Outre les personnes souffrant de dépression ou de troubles anxieux, on y traite également des patients en psychiatrie qui ont commis des infractions pénales alors qu’ils se trouvaient dans un état psychotique et qui ne doivent plus être placés en détention fermée. L’un d’entre eux est Oscar F.*, âgé de 47 ans.
Oscar a grandi dans un milieu familial dysfonctionnel en Argovie. Jeune homme, il est tombé dans la toxicomanie. En 2002, il a été pris en charge par le système psychiatrique après avoir failli tuer un homme lors d’un accès de violence.
Après son arrestation, il s'est déchaîné de manière si incontrôlable qu'il a fallu le calmer à l'aide de médicaments puissants. S'ensuivirent deux décennies de mesures et de thérapies. Comme c'est souvent le cas dans la schizophrénie psychotique, il a fallu des années avant qu'il ne prenne conscience de sa maladie, condition préalable indispensable à la réussite d'un traitement.
«Je ne mettrais ma main au feu pour personne»
Dans le cas d'Oscar, le traitement a porté ses fruits. Lors de notre entretien, il raconte fièrement qu’il vit sans médicaments depuis quelques mois. Il a appris à éviter les facteurs déclenchants et à reconnaître les signes avant-coureurs. Et il sait où trouver de l’aide si son état venait à se détériorer à nouveau. Ce patient est une réussite dont le service de médecine légale de Zurich est fier. Aujourd’hui, il travaille dans un atelier protégé, ce qui lui apporte structure et stabilité.
Friederike Höfer admet que ce succès n’a été possible qu’après que le patient a commis un délit et que l’Etat l’a contraint à suivre des mesures thérapeutiques. La médecin s’oppose toutefois à une application simplifiée des mesures coercitives. Même si l’Etat pouvait imposer davantage de thérapies, cela resterait un processus long et coûteux: dans ce cas précis, cela a duré plus de 20 ans.
Friederike Höfer mettrait-elle sa main au feu pour affirmer qu'Oscar ne récidivera plus jamais? «Non», répond-elle. Elle ne pourrait le faire pour aucun patient. «Mais je ne le ferais pas non plus pour vous ou pour moi.»
En fin de compte, le débat actuel porte sur une question fondamentale: quel niveau de liberté et quel niveau de sécurité une société souhaite-t-elle? «L'équilibre en Suisse est approprié.» Une autre question concerne l'accès aux armes, très facile en comparaison européenne. Mais il s'agit là d'une question politique et non psychiatrique.
*Nom connu de la rédaction