«Je reviens dans une petite heure, à toute!» Camille Rast affiche un grand sourire au moment de tourner le dos à la civilisation et de s’enfoncer dans une jolie forêt juste au-dessus du centre équestre du Cudret, à quelques kilomètres de Neuchâtel. Son préparateur physique, Florian Lorimier, sourit, habitué à ces scènes. «Ça peut être une heure. Ou deux. Ou plus...» Car la Valaisanne de 27 ans ne part pas toute seule en balade: son fidèle Lorlido, dont elle se partage la compagnie avec une autre cavalière («Je passe logiquement plus de temps avec lui l’été»), se trouve à ses côtés depuis trois ans maintenant. Et c’est peu dire que ces deux-là se sont immédiatement trouvés et entretiennent une belle relation.
«Quand je suis avec lui, j’appuie sur le bouton pause. Le quotidien est loin. Très loin… Et c’est vrai que parfois, voire même souvent, je sous-estime le temps passé avec lui. Quand j’arrive à l’écurie, je me dis que je serai repartie deux heures plus tard, mais entre la préparation, la balade, les soins et le temps que je prends tout simplement avec lui, j’oublie la montre», confie la championne de ski, dont la mission, l’hiver, est de se battre pour chaque centième. Alors, quand elle peut relâcher la pression, elle le fait ici, sur les hauts de Neuchâtel, avec son bien-aimé Lorlido. «Et parfois, vous croyez que c’est fini, il est tout propre, je suis prête à partir et on dirait qu’il le fait exprès: il se couche et se salit de nouveau. Et il faut tout recommencer.» Un cheval qui rend chèvre sa propriétaire, voilà qui ne manque pas de mordant.
Les sportives et sportifs d’élite le savent bien: ce qui fait la différence à très haut niveau, au-delà du talent, est la capacité à répondre présent au bon moment, celui où les médailles se distribuent. Pas une heure avant, pas une heure après. Etre le meilleur à l’entraînement ne sert à rien. Faire en sorte que toute son énergie et sa concentration se libèrent au moment adéquat est un apprentissage qui, lui, permet de séparer ceux qui sont juste «bons» et ceux qui montent sur les podiums. Faire abstraction de la pression, permettre au cerveau de se relâcher pour mieux se remobiliser quand il le faut: voilà ce que Lorlido apporte à Camille Rast, qui s’apprête à vivre, peut-être, le plus bel hiver de sa vie sur le plan professionnel.
Battre Mikaela Shiffrin, le grand défi
En progression continue depuis ses débuts dans le monde impitoyable et très relevé du ski professionnel, voilà dix ans déjà alors qu’elle sortait à peine de l’adolescence, la Vétrozaine a remporté l’or en slalom aux Mondiaux de Saalbach en 2025 et l’argent aux Jeux olympiques de Milan-Cortina en février dernier. Tout en battant l’invincible Mikaela Shiffrin en janvier lors de sa victoire en slalom à Kranjska Gora, en Slovénie. Si elle entend encore franchir un palier lors des prochaines semaines, Camille Rast le sait, elle devra devancer l’Américaine. Facile à dire, ou à écrire, mais moins facile à réaliser face à une légende vivante du ski. «Je me suis mis la pression toute seule l’hiver dernier, rigole-t-elle aujourd’hui. Lors d’une interview télévisée, j’ai dit qu’elle était battable. Mikaela était tellement dominante à ce moment-là que j’étais la seule skieuse à oser le dire. La caméra s’est éteinte et je me suis dit: «Camille, maintenant, tu n’as plus le choix, il faut le montrer!» Je sentais que j’en étais capable, que c’était possible, même si tout n’était pas encore parfaitement en place dans mon ski. Mais je sentais que si j’étais bien physiquement, c’était jouable.» Voilà qui s’appelle assumer ses propos. «J’avais déjà réussi à être à son niveau sur une manche, voire sur certains secteurs. Mais pas encore sur l’ensemble des deux manches. La régularité est la clé. Si j’arrive à skier de manière constante, alors je pourrai finir devant elle de manière régulière. Mais attention: tout, absolument tout, doit être réuni pour battre Mikaela. Elle est tellement forte.»
Cette saison 2026-2027 a débuté pour Camille Rast le samedi 24 octobre avec une sixième place en géant à Sölden (Autriche), un résultat acceptable, même si, fidèle à son caractère, elle en voulait plus. Cet hiver sera particulier pour elle, avec, en février (du 1er au 14), les Mondiaux qui se disputeront à Crans-Montana et qui représentent forcément un objectif incontournable pour la Valaisanne. Elle y aura droit à énormément de soutien de la part de sa famille et de ses amis et la pression sera considérable, même si elle assure ne pas la ressentir pour l’instant. «Il y a encore beaucoup de courses avant. Mais évidemment que j’y pense, j’ai envie d’arriver en forme à ces Mondiaux.»
Ces mots la ramènent, forcément, à ce jour de février 2025 lorsqu’une vilaine chute lui a causé des douleurs à la hanche pas encore totalement estompées aujourd’hui. Pas de fracture, pas d’os brisé, mais un syndrome de Morel-Lavallée, cet épanchement de liquide sous la peau qui se forme après un traumatisme. «Mon médecin m’a dit au début que cela pouvait facilement prendre un à deux ans pour guérir complètement. Et il avait raison… A chaque progrès l’an dernier, je pensais que j’étais presque sortie d’affaire, mais finalement non, la douleur est toujours là, plus ou moins forte. Cela fait un an et demi, et le problème est toujours plus ou moins présent. C’est une question de patience», soupire-t-elle. Si ce syndrome ne l’empêche pas de skier et de gagner, la récupération est plus compliquée. «La deuxième partie de la saison dernière a été particulièrement difficile. J’avais mal toutes les nuits», confie-t-elle, en précisant que «remettre la machine en route» après les vacances d’été a été particulièrement douloureux.
Le cheval, bon pour la tête
«Après la saison, j’ai arrêté tous les médicaments. Mon corps a vraiment dit stop. Il ne voulait plus continuer, il avait besoin de calme. Quand j’ai repris la préparation physique très progressivement, tout mon corps a dit non. Ma hanche et les muscles fessiers ont très mal réagi. Nous avons dû repartir de loin avec mon préparateur physique et mon physiothérapeute, indique-t-elle. Dès qu’une nouvelle charge de travail arrive, de nouvelles douleurs peuvent apparaître. Puis la situation se stabilise et, avec une nouvelle charge, quelque chose d’autre peut revenir. Mon objectif est de retrouver de la continuité et de savoir exactement d’où viennent mes douleurs et pourquoi elles apparaissent, ce qui est de plus en plus le cas. Et qui représente pour moi déjà une victoire.»
Florian Lorimier, bien conscient du problème, se montre admiratif de la force de caractère de son «impatiente patiente». Passer par-delà la douleur et les doutes et être performante au plus haut niveau, voilà un défi permanent pour son athlète et lui. Et si le spécialiste peut se montrer sceptique quant aux bienfaits physiques de monter à cheval pour une skieuse d’élite, le bien-être psychologique l’emporte largement. «C’est exactement ça. Le fait qu’elle puisse déconnecter quelques heures est extrêmement précieux», assure le Neuchâtelois, qui fait office de référence dans le domaine de la préparation athlétique et a notamment travaillé avec un autre immense champion du ski suisse, Didier Cuche.
Alors que Lorlido s’impatiente et estime que la conversation a un peu trop duré («Parfois, il est jaloux. Il est très gentil, mais il a besoin d’amour et d’attention», sourit Camille Rast), sa cavalière souligne un point précis concernant son compagnon à quatre pattes, qui lui fait énormément de bien: il ne la juge pas pour un virage plus ou moins raté, contrairement à l’impitoyable chronomètre, au public, aux médias, aux fans et à ses entraîneurs. Ici, elle peut être simplement Camille, pas une skieuse scrutée par les caméras. «Lorlido se fiche complètement que je termine vingtième ou première d’une course. Et ça fait du bien. Ce qui l’intéresse surtout, c’est de savoir si je lui donne des pommes et des carottes après une balade. Quand on se rapproche de l’écurie, il me le fait bien comprendre: «Est-ce qu’on peut aller manger maintenant?» Un temps. Elle enchaîne. «Je me sens vraiment super bien quand je suis avec lui. J’oublie tout: le ski et les heures de travail acharné en salle de musculation.» En entendant ces mots, coïncidence ou non, Lorlido dresse les oreilles. «C’est le moment de prendre la photo! Quand il les a pointées vers l’avant, il est encore plus beau», sourit la championne en lui caressant tendrement le museau. Les voilà partis dans la forêt. De retour quand ils l’auront décidé.