«L’année 2025 était une bonne année.» Dans un premier temps, la phrase de Cathia Schär peut surprendre. Il faut dire qu’au mois de mars la triathlète vaudoise a vécu le pire accident de sa jeune carrière, et de loin. Le fait qu’elle puisse commander son cappuccino dans ce café fribourgeois relève presque du miracle, elle qui a traversé la vitre arrière d’une voiture lors d’un entraînement à vélo.
Pourtant, avant ce terrible jour, tout allait bien dans la vie de la sportive de 24 ans. Après les Jeux olympiques de Paris, auxquels elle a pris part en individuel et en équipe, elle a certes subi un coup de blues. Mais 2025 devait être l’année où elle retrouverait le plaisir de son sport, après une blessure à la hanche qui l’a freinée durant plusieurs semaines. «Je me projetais et m’étais inscrite pour réaliser mon premier 70.3 (ndlr: un triathlon plus long, avec 1,9 km de natation, 90 km de vélo et 21,1 km de course à pied)», se souvient Cathia Schär. Celui-ci était agendé au 6 avril.
Un mauvais pressentiment
Sauf que, une semaine plus tard, tout bascule dans la vie de la Vaudoise. «La veille de mon accident, j’étais en train de chercher les bons réglages sur mon vélo, mais je n’y arrivais pas, détaille-t-elle. Ça me frustrait énormément.» D’autant plus que son entraîneur n’est à ce moment-là pas en sa compagnie et qu’il ne peut l’aider qu’à distance.
Au matin du 30 mars, Cathia Schär se réveille avec un mauvais pressentiment. «J’avais une certaine appréhension et je tournais en rond chez moi, en repoussant le moment où j’allais devoir réaliser ma sortie à vélo», se remémore-t-elle. Finalement, aux alentours de midi, elle se décide à enfourcher son engin et s’élance depuis chez ses parents, à Mézières, direction le Léman.
C’est en arrivant à la hauteur de Forel que le drame se produit. «La voiture devant moi a freiné brusquement pour laisser passer un piéton et je n’ai pas réussi à faire de même, souffle la triathlète. J’avais un peu trop de choses en tête et je n’étais pas concentrée à 100% sur ma conduite.» Presque comme si elle s’excusait d’avoir frôlé la mort. La suite, c’est Cathia Schär qui rentre de plein fouet dans ce Suzuki Vitara et en traverse la lunette. «Je n’ai jamais perdu conscience et ma première réflexion a été: «Oh non, je ne vais peut-être pas pouvoir continuer mon entraînement», se marre aujourd’hui la Vaudoise.
Trois heures et demie d’opération
Sauf que, sur le moment, c’est bien plus grave que ça. Le sang de Cathia Schär coule en abondance sur l’asphalte de Lavaux. «Il y avait une infirmière sur une terrasse à côté qui est directement venue auprès de moi et qui m’a forcée à rester éveillée, se remémore-t-elle, reconnaissante. Elle m’a par exemple dit que j’avais de beaux yeux (rires).» Après avoir tiré un trait sur la suite de son entraînement du jour, une autre inquiétude envahit son esprit. «En voyant tout ce sang, je me suis demandé à quoi allait ressembler mon visage à l’avenir, souffle-t-elle. Je sentais même les bouts de verre qui croustillaient sous mes dents.»
Rapidement prise en charge par une ambulance, elle file au CHUV, accompagnée de sa maman. A Lausanne, elle doit patienter jusque dans la soirée pour enfin passer sur la table d’opération. Après trois heures et demie d’intervention, Cathia Schär se réveille, groggy par la narcose. «C’était un gros choc, se rappelle-t-elle. Je ne pouvais pas trop manger et évitais de rigoler, par peur que ça ne rouvre mes cicatrices.» Heureusement, la jeune athlète peut compter sur le soutien de ses proches, qui se relaient à l’hôpital.
Se voir dans un miroir est également une grosse étape pour elle. «J’avais l’impression d’être dans un film et que ce n’était pas moi en face, tente-t-elle d’expliquer. J’avais en plus un œil au beurre noir.» Si, de son propre aveu, Cathia Schär «ne ressemblait à rien», elle sait qu’elle a eu extrêmement de chance dans son malheur. «Les médecins m’ont expliqué qu’ils ont dû beaucoup nettoyer les débris de verre et que mon muscle du cou était presque totalement sectionné. Un peu plus et ça me coupait l’aorte.» Un scénario qui aurait pu s’avérer désastreux.
«Je devais bouger»
La Vaudoise a tout de même échappé au pire. «Très vite, mes parents m’ont parlé d’une remise en question: «Tu as failli mourir. Peut-être qu’il faudrait que tu t’arrêtes.» Sauf que, de mon côté, ça n’a jamais été une interrogation. J’ai toujours su que j’allais continuer.» C’est avec cette certitude que Cathia Schär a lancé sa longue rééducation. «La semaine où je n’ai rien pu faire, je me sentais mal de ne pas pouvoir être dehors, ajoute-t-elle. J’avais la conviction que je devais bouger.»
Une poignée de semaines à peine après son grave accident, la triathlète renfile ses baskets de course. «Après chaque entraînement durant deux mois, j’avais des douleurs au ventre et aux côtes, détaille-t-elle. Ce n’était pas drôle et je comprends maintenant pourquoi certaines personnes n’aiment pas la course à pied (rires).» Malgré les difficultés, Cathia Schär peut petit à petit enchaîner, remonter sur son vélo et même effectuer ses premières longueurs en bassin. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle ne soit de nouveau dans un sas de départ.
«Mais je dois bien avouer que mes premières sorties à vélo n’étaient pas idéales, se souvient-elle. J’avais beaucoup d’appréhension quand je roulais dans le trafic. Désormais, j’engueule mes coéquipiers d’entraînement quand ils sont trop proches des voitures.» Quant à la route de Forel, Cathia Schär ne l’a pas encore rempruntée sur son deux-roues. «Je ne la bannis pas à vie, mais je ne vais pas la reprendre tout de suite, avoue-t-elle. Ça me fait quelque chose à chaque fois que j’y passe en voiture.»
Une petite larme sur la ligne
Fin juin, moins de trois mois après sa chute, la Vaudoise s’élance au Linthathlon de Benken, dans le canton de Saint-Gall... et remporte cette course. «Je suis partie sans pression, car c’était déjà une victoire d’être là, sourit-elle. J’avais une motivation supplémentaire puisque j’avais parié avec mon copain que si je gagnais, il devait à son tour faire un triathlon – même si la natation, ce n’est pas son truc.» Un objectif qu’il devra donc accomplir en 2026.
Enhardie par ce succès, Cathia Schär ne veut pas en rester là et retrouve gentiment son ancien niveau. Elle participe à des compétitions internationales, mais a toujours un défi qui lui trotte en tête. «J’avais un esprit de revanche et je voulais impérativement réaliser mon premier 70.3 cette année», s’exclame-t-elle. Un grave accident et de longues semaines de rééducation plus tard, la voilà à Majorque, prête à défier cette distance. De nouveau, la triathlète prend les devants et s’envole vers la victoire. «Lors du dernier tour en course à pied, j’ai pensé à tout le chemin que j’avais fait pour en arriver là... Et j’ai lâché une petite larme.» Cerise sur le gâteau, elle remet cela une semaine plus tard et s’impose, sur la même distance, à Barcelone.
Le rêve des Jeux olympiques
L’année prochaine, Cathia Schär va de nouveau se focaliser sur la distance olympique, en vue de Los Angeles 2028. «Le rêve serait de pouvoir faire une belle course aux Jeux», souhaite-t-elle. Quant à ses problèmes de santé, ils sont (presque) tous derrière elle. «Je sens que mon épaule est encore fragile par moments et j’ai parfois l’impression d’avoir des points dans le cou, au niveau de ma cicatrice. Mais hormis ça, je n’ai pas de séquelles», se réjouit-elle.
Si les cicatrices sur son visage ont été difficiles à accepter au début, la Vaudoise commence à s’y faire: «Je le vis de mieux en mieux, déjà parce que ça s’améliore. Et j’ai aussi pris rendez-vous avec un chirurgien plasticien qui m’a expliqué ce qui était faisable.» Toutefois, le risque d’infection est présent, une pause de plusieurs semaines serait obligatoire et c’est pour ces raisons que la jeune femme n’y pense pas pour le moment.
«De plus, ces cicatrices font partie de mon histoire, relativise-t-elle. Ces moments difficiles m’ont apporté quelque chose de positif, une force intérieure, et ce n’est donc pas forcément mauvais.» Au fond, l’année 2025 ne l’a pas brisée: elle l’a construite.
Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.