Lucas Malcotti sait qu’il a surpris beaucoup de monde ce dimanche 26 juillet à Hongkong et s’en amuse volontiers. Non pas en devenant champion du monde à l’épée, même si ce triomphe est le plus beau de sa carrière, en attendant le prochain. Mais bien par sa réaction, très mesurée, après sa dernière touche victorieuse en finale, comme si lui-même ne réalisait pas complètement le sommet qu’il venait de gravir. Ses proches, à des milliers de kilomètres de là, exultaient devant leur écran et voilà que le Valaisan de 31 ans célèbre cette médaille d’or de la même manière qu’il aurait clôturé un entraînement réussi, avec un petit geste de la main, un petit rugissement de joie et… c’est tout.
La volonté avant tout
Un mois plus tard, dans le séjour lumineux et très bien tenu de son appartement de Savièse, où il vit seul, le médaillé d’or ne peut s’empêcher de sourire en se remémorant cet instant précis où il s’est assis sur le toit du monde. «Beaucoup de gens m’ont parlé de cette célébration, ou plutôt de mon absence de célébration, mais croyez-moi, j’étais très heureux à l’intérieur», glisse-t-il, taquin.
Rejoint chez lui par ses parents, Esther et Jean, en cet après-midi du mois d’août, le champion du monde d’escrime, un qualificatif qu’il peut désormais arborer en individuel vu qu’il l’avait été par équipes en 2018, revient avec plaisir sur ces quatre jours inoubliables. «J’ai senti dès le jeudi que j’étais bien dans le coup. Le dimanche, le jour décisif, tout paraissait simple, comme si je voyais les coups en avance. Et pourtant, ça va vite! C’est pour ça, peut-être, que je n’ai pas exulté comme beaucoup de monde l’attendait. Tout simplement parce que cette victoire était la conséquence logique de tout ce qui avait précédé.»
Esther lui prend la main. «Ce qui me rend le plus fière, c’est que les épreuves que tu as traversées ont fait de toi l’homme que tu es. Je trouve que le sport de haut niveau a révélé ton caractère, cette volonté de ne jamais rien lâcher.» Jean, lui, se remémore les voyages à travers la Suisse pour accompagner le petit escrimeur aux différents tournois. «Vevey, Fribourg, Zoug, le Tessin… Encore maintenant, quand j’entre dans une salle d’escrime, je reconnais immédiatement cette atmosphère particulière, cette odeur qui n’existe que là.» Les souvenirs d’enfance, les plus forts, remontent à la surface chez Lucas, lequel n’oubliera jamais ce moment où il est passé devant la salle d’escrime du Sacré-Cœur, à 8 ans, en compagnie de sa maman.
Son papa est Fribourgeois, sa mère du Jura bernois et le petit Lucas a grandi à Sion, où il a vécu une enfance heureuse. Celle-ci a connu son grand tournant lorsqu’il a vu ces enfants de tout âge pratiquer un sport qu’il ne connaissait pas. «C’était peut-être le côté Zorro, je ne sais pas; en tout cas, l’escrime m’a attiré tout de suite.» Il demande à ses parents de l’amener à la salle, ce qui est fait dans les jours suivants. «Et ça m’a plu tout de suite. J’ai croché.»
L’escrime à 100%
Au fur et à mesure des tournois et des années, il apparaît que le petit Lucas progresse et possède un potentiel évident, sans avoir toutefois été touché par la grâce. «Je n’étais pas le plus doué. De loin pas, même», reconnaît-il volontiers aujourd’hui. «Lucas n’était pas le plus talentueux, c’est un fait», pose son père. Par contre, aucun de ses petits camarades n’est aussi acharné que lui. «Où il a été impressionnant, enchaîne Jean, c’est dans sa détermination. Il a mis de côté les autres sports qu’il faisait pour le plaisir, comme le ski ou le ping-pong, il s’est concentré sur l’escrime.» Le fiston confirme, en prenant volontiers le tennisman Stan Wawrinka comme référence pour illustrer son état d’esprit et la manière dont il est arrivé au sommet sans avoir un don particulier pour son sport. «J’ai travaillé, travaillé et travaillé. J’avais toujours en moi ce désir de faire de la compétition, ça, c’est clair.»
Alors, il bosse sa technique, au point d’être devenu aujourd’hui une référence mondiale dans ce domaine. Le fait de ne pas avoir un point fort détectable d’entrée le pousse à travailler de manière globale. Et le voilà aujourd’hui l’un des escrimeurs les plus complets du monde. Etape par étape. Epreuve après épreuve. La plus douloureuse de toutes étant l’échec à la qualification pour les Jeux olympiques de 2024 après avoir participé à ceux de 2021 à Tokyo, en période covid. Une absence frustrante sur le plan sportif et qui a, aussi et peut-être surtout, eu des conséquences directes et financières pour un jeune homme qui doit lutter pour pouvoir vivre de sa passion, à côté de son emploi à 25% comme dessinateur-géomètre, à Riddes.
Les JO 2028, l’objectif
«J’ai de la chance d’avoir un patron exceptionnel, Stéphane Moix, qui me laisse travailler quand je veux. Je dois faire mes heures, bien sûr, mais je peux m’organiser selon mon calendrier sportif», déclare le Valaisan, reconnaissant. A côté de ce revenu assuré, c’est à lui de chercher des sponsors privés pour gagner sa vie et payer le loyer. «La non-qualification aux JO de Paris a fait mal de ce point de vue», reconnaît-il. La Fédération suisse d’escrime ayant réduit ses moyens dans la foulée, les deux dernières années ont été plus compliquées du point de vue du porte-monnaie. «Et c’est là que je deviens champion du monde en individuel, comme quoi...»
«Il a dû attendre d’avoir 31 ans pour gagner, c’est long!» Jean-Blaise Evéquoz est volontiers un brin chambreur, mais surtout très bienveillant envers son «protégé», le nouveau champion du monde Lucas Malcotti. «Jean-Blaise, je le connais depuis que j’ai 10 ans, il a toujours été là et il me donne encore aujourd’hui de très précieux conseils», confie Lucas, très reconnaissant envers celui qu’il qualifie de «mentor». Quel rôle a joué l’expert dans l’ascension de l’élève? «Un entraîneur me fabrique pas un champion, il le révèle», assure le patriarche.
La famille Evéquoz est incontournable en Valais, et pas uniquement en raison des médailles remportées aux JO de 1972 et 1976. Le père Michel a fondé la Société d’escrime de Sion en 1943 après avoir été initié dans le cadre militaire par un maître d’armes alémanique. Ses trois fils Guy, Jean-Blaise et Grégoire ont pris le relais avec passion, accompagnant notamment, et entre de nombreux autres athlètes de haut niveau, Sophie Lamon sur le chemin vers l’excellence.
Aujourd’hui, l’objectif est que l’escrime en Valais «survive» à la famille Evéquoz, ce qui semble bien parti. Lucas Malcotti, Tiffany Géroudet et Alexis Bayard incarnent cette nouvelle génération d’escrimeuses et d’escrimeurs prêts à transmettre aux plus jeunes la flamme du canton aux treize étoiles pour l’épée. «Je me vois entraîneur après ma carrière, oui», confirme le médaillé d’or de Hong-Kong.
«Il a dû attendre d’avoir 31 ans pour gagner, c’est long!» Jean-Blaise Evéquoz est volontiers un brin chambreur, mais surtout très bienveillant envers son «protégé», le nouveau champion du monde Lucas Malcotti. «Jean-Blaise, je le connais depuis que j’ai 10 ans, il a toujours été là et il me donne encore aujourd’hui de très précieux conseils», confie Lucas, très reconnaissant envers celui qu’il qualifie de «mentor». Quel rôle a joué l’expert dans l’ascension de l’élève? «Un entraîneur me fabrique pas un champion, il le révèle», assure le patriarche.
La famille Evéquoz est incontournable en Valais, et pas uniquement en raison des médailles remportées aux JO de 1972 et 1976. Le père Michel a fondé la Société d’escrime de Sion en 1943 après avoir été initié dans le cadre militaire par un maître d’armes alémanique. Ses trois fils Guy, Jean-Blaise et Grégoire ont pris le relais avec passion, accompagnant notamment, et entre de nombreux autres athlètes de haut niveau, Sophie Lamon sur le chemin vers l’excellence.
Aujourd’hui, l’objectif est que l’escrime en Valais «survive» à la famille Evéquoz, ce qui semble bien parti. Lucas Malcotti, Tiffany Géroudet et Alexis Bayard incarnent cette nouvelle génération d’escrimeuses et d’escrimeurs prêts à transmettre aux plus jeunes la flamme du canton aux treize étoiles pour l’épée. «Je me vois entraîneur après ma carrière, oui», confirme le médaillé d’or de Hong-Kong.
Il espère bien capitaliser sur ce triomphe, d’ailleurs, et en encaisser les retombées de manière concrète. «J’aimerais bien mettre en place une petite structure autour de moi pour m’en occuper», explique celui qui paie lui-même son préparateur mental et son coach physique, mais dispose d’un entraîneur d’escrime via la fédération. Aujourd’hui, c’est lui qui contacte les entreprises pour les convaincre de le soutenir, avec les Jeux olympiques de 2028 à Los Angeles dans le viseur. Le champion du monde est-il assuré d’y participer? La réponse est non. «Il va falloir que je gagne mon ticket, comme tout le monde. Et je peux le dire sans risque de me tromper: à l’épée, c’est plus dur de se qualifier pour les Jeux que d’aller chercher une médaille une fois là-bas!» La concurrence est rude, les places peu nombreuses. Mais la volonté est là. Elle l’a déjà amené une fois sur le toit du monde, elle peut bien le conduire jusqu’à l’Olympe.
Dans la foulée de son titre mondial, le Valaisan a posé l’épée quelques jours, mais va s’y remettre très vite. Et il n’a évidemment pas abandonné le sport pour autant, lui qui avoue volontiers «aimer souffrir» et prendre soin de son physique, notamment en grimpant et descendant les rudes vallées alpines, si nombreuses autour de lui. «Ce n’est pas toujours simple, je souffre souvent en montagne avec mes 90 kilos», sourit celui qui aime son canton plus que tout et adore le découvrir sous tous les angles. Posé sur la table basse devant le canapé, un grand et beau livre détaille toutes les belles sorties à faire à vélo en Valais, ce qui augure plusieurs kilomètres à effectuer encore ces prochains mois.
Une douleur qu'il faut surmonter
«J’ai un style d’escrime physique, pas forcément doux pour le corps.» Alors, il faut entretenir la belle machine et éviter au maximum les blessures, comme celle aux adducteurs qui a pollué son année 2024. «Encore maintenant, je ressens parfois une petite douleur, mais il faut passer outre.» Et se concentrer sur les petits plaisirs de la vie, comme en procure cette machine à café italienne, que l’on devine être la meilleure amie du célibataire valaisan. «En compétition, je carbure au café, c’est clair. Et à la maison, j’en prends volontiers entre deux et quatre par jour. Mais du bon!» Du café de champion du monde, tout simplement.