«Ça ne m'arrivera plus jamais»
Sur les traces de Jason Joseph, l'énigme de l'athlétisme suisse

Le spécialiste des haies Jason Joseph se confie rarement sur sa vie privée. Avant les Championnats d'Europe à Birmingham, le détenteur du record suisse a fait une exception et s'est entretenu avec Blick.
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Jason Joseph, le meilleur hurdleur de Suisse, est prêt pour les Championnats d'Europe à Birmingham.
Photo: Lucia Hunziker / Ringier Schweiz
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Yara Vettiger

Jason Joseph arrive avec 10 minutes d'avance à son rendez-vous avec Blick. Sa mère, Susan Gross, rit: «Il est aussi ponctuel que les CFF! C'est son côté suisse. Mais sa décontraction, ça vient des Caraïbes.»

Cette remarque colle étonnamment bien à un homme qui, à première vue, semble difficile à cerner. Jason Joseph fait partie depuis des années des meilleurs spécialistes de haies en Europe, détient deux records suisses et a remporté une médaille de bronze aux Championnats d’Europe ainsi qu’une médaille d’or aux Européens en salle. Pourtant, on sait étonnamment peu de choses sur le Bâlois. Il accorde rarement des interviews, préserve systématiquement sa vie privée et préfère laisser ses performances parler d’elles-mêmes.

Cet après-midi à la Schützenmatte de Bâle n’en est que plus inhabituel. Là où Jason Joseph s’entraîne presque tous les jours, il prend exceptionnellement beaucoup de temps à notre disposition peu avant les Championnats d’Europe de Birmingham. Il nous parle de sa saison difficile, de sa famille et d’un moment qui le hante encore aujourd’hui.

Un moment étrange en finale

Il est question de la finale des Championnats du monde à Tokyo en septembre dernier. Le départ est donné. Jason Joseph s’élance depuis les starting-blocks… et s’arrête soudainement. Alors que ses concurrents franchissent les haies à toute vitesse, sa course s’achève après quelques mètres seulement. Un moment que presque personne n’avait compris à l’époque.

«Je suis si bien parti que j’en étais moi-même déconcerté», explique le Bâlois en cet après-midi ensoleillé. Sur le podium des Championnats du monde se sont ensuite retrouvés des athlètes qu’il avait battus tout au long de la saison, ce qui rend l'issue encore plus amère. «Quand j’y repense, ça me met vraiment en rogne. Je ne saurai jamais ce que ça aurait été de courir la finale dans ce stade. Ou de remporter une médaille.»

Après la course, il est retourné sur la piste lors de l’entraînement de clôture. «Je devais faire mes adieux à cette piste. J’étais tout simplement bloqué.» Aujourd’hui, il en est convaincu: «C’est quelque chose qui ne m’arrivera plus jamais.»

Les Championnats d’Europe de Birmingham sont une nouvelle chance – mais qui reste incertaine. «Cette saison est mouvementée», a-t-il lui-même écrit sur Instagram. Huitième en Chine, puis quatrième et sixième. Alors qu’il commençait enfin à trouver ses marques, une blessure à la cuisse l’a stoppé dans son élan. «Je ne suis pas mécontent de ma saison. Mais je ne sais pas moi-même exactement où j’en suis.»

Une mère qui protège sa vie privée

Pour comprendre pourquoi Jason Joseph protège si farouchement sa vie privée, il faut rencontrer sa mère. Susan Gross n’est pas seulement la personne la plus proche de lui, elle fait également partie de son équipe de management. Elle organise les rendez-vous avec les médias, l’assiste sur le plan administratif et veille à ce que son fils puisse mener une vie normale en parallèle du sport de haut niveau.

Tous deux ont toujours entretenu une relation très étroite, et Susan Gross accompagne encore aujourd’hui son fils à autant de compétitions que possible. Elle a même changé de travail pour bénéficier d’une plus grande flexibilité. «Pendant ses courses, je meurs mille fois. Je suis plus nerveuse que lui», confie-t-elle. Mais ce ne sont pas les médailles ou les records qui la rendent le plus fière, mais l’homme que son fils est devenu: «Il est incroyablement affectueux et attentionné.»

Si elle protège sa vie privée, c’est pour une bonne raison. «Ça me fait mal de voir ce qui est parfois écrit à propos de Jason ou même des sportifs en général, souffle-t-elle. Beaucoup de gens ne voient que le résultat et oublient tout le cœur et la passion qui se cachent derrière.» C’est pourquoi elle veille à ce que son protégé dispose d’un espace qui n’appartienne qu’à lui.

Jason Joseph ne dit pratiquement rien non plus sur sa relation avec la joueuse de volley-ball olympique Zoé Vergé-Dépré. Il se contente de laisser échapper ceci: il est tout aussi nerveux lors des compétitions de sa petite amie que sa mère l’est lors de ses courses.

Il a beaucoup appris de son père

Son père, originaire de Sainte-Lucie, fait également partie de son histoire. Il entretient d’ailleurs une relation très étroite avec lui. «C’est un vrai homme, il a un caractère d’enfer, appuie-t-il. Il y a certainement deux ou trois choses que j’ai héritées de lui.» Son père a récemment ouvert un restaurant près de la Schützenmatte, et ils se voient régulièrement. Jason Joseph se rend souvent à Sainte-Lucie, où vit une grande partie de sa famille.

C’est peut-être justement ce mélange qui constitue son plus grand atout: la discipline suisse et la sérénité caribéenne. «Je l’admire pour cette décontraction. Rien ne le fait sortir de ses gonds!», ajoute sa mère. Elle partira quelques jours après notre rendez-vous avec son fils pour Birmingham. Les séries du 110 m haies ont lieu mardi matin.

Mais pour Susan Gross, une chose est sûre : «Il a tout ce qu’il faut. Il peut décrocher l’or. En tant que mère, je crois en lui sans réserve.» Jason Joseph, quant à lui, reste plus prudent. «Je veux tirer le meilleur parti possible de mon corps. Si j’y parviens, beaucoup de choses sont possibles.» Il ne veut pas en promettre davantage avant les Championnats d’Europe.

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