Donald Trump a l'habitude de composer avec les traîtres. C'est du moins ce que l'on pourrait croire en l'écoutant. Pendant huit ans, il s'en est pris à eux: aux républicains dissidents, à tous ceux qui auraient trahi son mouvement «America First». Aujourd'hui, Trump se retrouve soudainement lui-même confronté à cette situation.
Ce sont justement certains de ses anciens partisans les plus fidèles qui qualifient le président de traître à sa propre cause. Tucker Carlson, Marjorie Taylor Greene, Thomas Massie et l’ancien conseiller à la sécurité de Trump, Joe Kent, se regroupent pour former un nouveau mouvement «America First».
Ils évoquent la possibilité de présenter leur propre candidat à la présidence pour 2028 et n’excluent pas la création d’un nouveau parti. Leur accusation ne pourrait guère être plus dangereuse pour Trump: ce ne sont pas eux qui auraient quitté le mouvement MAGA (Make America Great Again), mais Trump.
Des promesses non tenues
Aux yeux des rebelles, celui qui voulait bouleverser le fonctionnement de Washington serait devenu un rouage de la machine politique américaine. Trump avait promis «America First», mais a entraîné les Etats-Unis dans une guerre contre l’Iran. Il avait promis moins d’implication dans les conflits d’autres pays, mais maintient une alliance étroite avec Israël. Il avait promis la transparence, mais les dossiers Epstein ne sont toujours pas entièrement rendus publics.
Tucker Carlson résume bien cette frustration: «MAGA a été trahi.» La semaine dernière, il a présenté ses dix principes pour l’avenir de l’Amérique: moins de guerres à l’étranger et de lobbying, un arrêt de l’immigration et une politique économique privilégiant l’industrie, l’agriculture et l’artisanat.
Trump a créé son propre monstre
Paradoxalement, Trump a bel et bien gagné sur le plan politique. En septembre 2022, selon «The Economist», 38% des républicains se définissaient comme des partisans du mouvement MAGA. En mai dernier, ce chiffre est monté à 62%. Trump a remodelé le parti à son image.
Mais ce succès pourrait se révéler être un danger pour lui. MAGA est devenu bien plus qu'un simple slogan de campagne. C'est une identité politique à part entière, avec ses propres médias, influenceurs et financeurs. Pour la première fois, des personnalités tentent de dissocier cette identité de Trump.
Marjorie Taylor Greene parle d’un soutien «massif», même de grands donateurs auraient manifesté leur intérêt. Joe Kent souhaite dans un premier temps mettre en place un mouvement. Plus tard, celui-ci pourrait donner naissance à un nouveau parti.
Trump ne devrait toutefois pas encore confondre cette révolte avec une révolution. Son emprise sur la base reste solide. Même concernant la guerre contre l’Iran, qui a déclenché la révolte de figures de proue du mouvement MAGA, 83 % des républicains MAGA soutenaient la ligne de Trump, selon «The Economist» et YouGov.
Trump a besoin de tout le monde
La révolte pourrait néanmoins avoir des conséquences dès les élections de mi-mandat, dans trois mois. Les républicains déçus n’ont pas besoin de voter démocrate pour nuire à Trump. Il leur suffit de rester chez eux. Alors que 62% des républicains particulièrement fidèles à Trump se sont dits extrêmement motivés pour aller voter, ce chiffre n’était que de 49% chez les républicains plus attachés à leur parti.
Parallèlement, le mécontentement à l’égard du système bipartite ne cesse de croître, selon un sondage Gallup. L’année dernière, 45% des Américains se sont déclarés indépendants – le chiffre le plus élevé depuis au moins 1988. Cette année, on compte par ailleurs plus de candidats indépendants au Congrès que lors de n’importe quel cycle électoral depuis au moins 2000.
Un nouveau parti MAGA n’aurait donc pas besoin de remporter la victoire. Un simple mouvement susceptible de démobiliser les électeurs de droite ou de semer la pagaille dans les primaires républicaines suffirait à nuire à Trump.
La bataille pour l’après-Trump bat son plein
L’incertitude est encore plus grande à l’horizon 2028. Trump ne pourra alors pas se représenter. Les MAGA devront décider qui héritera du mouvement. Le vice-président J. D. Vance est proche des positions «America First» des rebelles. Si Trump le désignait comme successeur, la rupture entre Trump et le nouveau mouvement MAGA pourrait encore être colmatée.
La situation serait différente avec le secrétaire d'Etat Marco Rubio. Sa politique étrangère plus interventionniste va à l’encontre de la ligne que Tucker Carlson et ses partisans présentent désormais comme le cœur du «véritable» mouvement MAGA. Et puis, il y a Tucker Carlson lui-même. Pour l’instant, il ne souhaite pas se présenter. Joe Kent espère néanmoins publiquement que Tucker Carlson se réveille un matin et décide de se lancer dans la course.
La création d’un parti distinct reste le scénario le moins probable. Jamais un candidat d’un troisième parti n’a remporté une élection présidentielle américaine. Ce qui est plus dangereux pour Trump et son parti, c’est la lutte au sein même du Parti républicain: pour les candidats, les bailleurs de fonds, le pouvoir médiatique. Et pour savoir qui pourra revendiquer le label «America First» en 2028.