La Turquie a toujours connu le crime organisé. Les grands parrains de la mafia ont su, malgré les différents changements politiques et économiques du pays, garder un lien privilégié avec le pouvoir. Mais depuis quelques années, Istanbul comme d'autres grandes villes turques, voient apparaître un phénomène inquiétant: l'augmentation de jeunes au sein de ces groupes ultraviolents.
Les jeunes adultes et les ados composent désormais une bonne partie des gangs, en pleine expansion en Turquie, selon une enquête publiée par «Le Monde», vendredi 16 janvier. Cet essor s'explique notamment par l'explosion du trafic de drogue de synthèse, qui enrichit les bandes criminelles.
Des quotas qui explosent
L'ampleur du phénomène se lit dans les statistiques officielles, mais également sur les réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram. Cette dernière décennie, le nombre de mineurs impliqués dans des activités criminelles a plus que doublé dans le pays, passant de 100'000 à 202'000 jeunes. Ce quota a surtout explosé au cours des cinq dernières années.
Encore loin d'une situation comparable à celle de certains pays d'Amérique latine comme le Brésil ou le Mexique, ce contexte de violence en pleine expansion inquiète en Turquie, où de nombreux indicateurs ne suggèrent pas un avenir plus radieux. D'après les informations de l'Association de la société civile dans le système pénal, 4682 mineurs étaient incarcérés en novembre 2025.
Plus de 200'000 autres ont quitté l'école avant la fin de leur cursus, se retrouvant sans formation, ni emploi. A titre de comparaison, environ 437 mineurs occupaient les prisons suisses en 2021, selon des données internationales issues du rapport annuel SPACE I du Conseil de l’Europe (il n'existe toutefois pas de données publiques officielles suisses récentes publiées par l'OFS).
Poids lourd du textile... et de la drogue
Mais comment s'explique cette inflation criminelle au sein de la jeune population turque? D'une part, par l'envie des jeunes issus de quartiers pauvres de suivre leur propre voie. La Turquie est notamment un acteur important dans le secteur textile (6e fournisseur mondial de vêtements selon le ministère turc du Commerce), forçant de nombreuses générations à faire partie d'une main-d'œuvre bon marché, parfois même clandestine. L'UNICEF y dénonce le travail des enfants et estime à 720'000 le nombre de Turcs âgés de 5 à 17 ans qui travaillent, dont une majeure partie dans ces ateliers textiles.
D'autre part, une forte croissance de la consommation de drogue, notamment de synthèse. La méthamphétamine et le bonsaï (stupéfiant synthétique qui imite les effets du cannabis) inondent le pays et représentent une activité lucrative alléchante pour les gangs criminels du pays, surtout chez les jeunes.
Car au-delà d'une implication directe dans une activité criminelle ou d'actes de violences, la précocité chez les consommateurs de drogue est, elle aussi, revue à la hausse. Les enquêtes sur la consommation de stupéfiants indiquent que si l'âge moyen d'initiation aux drogues était de 15-16 ans en 2010, il est passé à 14 ans aujourd'hui.
Au stade de foot ou sur les réseaux
L'arrivée de la jeune génération au sein des groupes criminels apporte avec elle sa propre marque de fabrique, qui détone des mafieux «à l'ancienne» qui règnent encore dans le pays. Ils sont recrutés sur les réseaux sociaux ou directement dans les quartiers, autour des stades de foot ou dans les centres de détention. Facilement influençables et soumis à des peines moins lourdes que les adultes, les jeunes sont la proie idéale des chefs de gang.
Vulnérables, ces jeunes font face à un endoctrinement inquiétant qui va les jeter en première ligne de situations violentes et dangereuses. Ils sont généralement utilisés, selon le jargon des rues, comme «drones kamikazes». Car s'ils sont plus discrets que les jeunes gangsters des favelas brésiliennes alignés dans les rues armes aux poings, le fonctionnement des jeunes criminels turcs n'en est pas moins violent.
Contrats d'assassinat en ligne
Ils maitrisent parfaitement les technologies de communication modernes qui facilitent les activités illégales telles que le trafic de drogue, grâce à des moyens comme WhatsApp ou Signal. Les jeunes mafieux turcs vont jusqu'à décrocher des contrats d'assassinat en ligne. «Aujourd’hui, les jeunes sont prêts à mourir la poitrine nue. Pour eux, tuer quelqu’un et aller en prison, c’est comme une médaille», assure un ancien élu de Gülsuyu dans des propos recueillis par «Le Monde».
Contrastant avec les groupes criminels d’antan, ces gangs qui revendiquent leur notoriété ont pris de la place en Turquie. Au point de finir par gêner certains anciens caïds du pays.