Une mission périlleuse
La rencontre entre Trump et Charles III va-t-elle tourner au vinaigre?

Le roi Charles III se rend cette semaine aux Etats-Unis pour tenter de rapprocher Londres et Washington. Un voyage périlleux que Donald Trump pourrait tenter d'instrumentaliser.
Lors du banquet d'Etat à Windsor, le roi Charles III et Donald Trump s'étaient très bien entendus. En sera-t-il de même dans le Bureau ovale?
Photo: IMAGO/Spotlight Royal
BlickMitarbeiter06.JPG
Chiara Schlenz

L'histoire est-elle un éternel recommencement? Près de septante ans plus tard, un monarque britannique se rend à Washington pour tenter de rétablir les relations diplomatiques entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Le roi Charles III doit atterrir lundi pour rencontrer Donald Trump. Avec autant de succès que la reine Elisabeth II en 1957?

Elle s'était rendue à la Maison Blanche au lendemain de la crise de Suez. Le Royaume-Uni, allié à la France et à Israël, avait alors mené une intervention militaire contre l'Egypte pour reprendre le contrôle du canal de Suez, d'une importance stratégique capitale. Cette intervention, vivement critiquée par la communauté internationale, s'était soldée par un fiasco politique, isolant Londres d'un point de vue diplomatique.

Cette offensive avait fortement déplu au président américain de l'époque, Dwight D. Eisenhower. Mais Elisabeth II avait su trouver les mots justes pour recoller les morceaux. Après sa visite, Eisenhower parlait de nouveau d'une «foi inébranlable en notre avenir commun». Mais avec Trump, le roi Charles III aura face à lui un interlocuteur beaucoup plus imprévisible. Et cette visite pourrait se retourner contre lui.

Un climat tendu

La situation est différente, dans la mesure où les rôles se sont inversés. Ce n'est plus Londres qui se retrouve isolé, mais Washington. La guerre menée par le milliardaire républicain contre l'Iran a creusé de profondes divisions, même au sein du monde occidental. Le Royaume-Uni a refusé de soutenir militairement l'attaque américaine, poussant Donald Trump à réprimander publiquement le Premier ministre Keir Starmer. S'en sont suivis des échanges virulents, comme on en avait pas vu depuis longtemps entre ces deux pays.

Officiellement, cette visite n'a rien à voir avec ces tensions. Du moins, c'est ce qu'avance Londres. Le roi est au-dessus des affaires politiques quotidiennes, il ne les commente pas, n'intervient pas dans les décisions et ne joue pas le rôle de médiateur. Officieusement, c'est exactement ce qui va se passer. Au menu? Banquet d'Etat, discours devant le Congrès, dépôt de gerbes, rencontres avec des citoyens américains. Sur le fond, l'histoire et les valeurs communes seront (re)mises au premier plan. Avec le but de rappeler à Trump et à son entourage tout ce qui unit les deux pays, en cette année où les Etats-Unis célèbrent leur 250e anniversaire.

Miser sur les cérémonies et le sens du spectacle peut-il fonctionner avec Donald Trump? Là est toute la question. Ce type de diplomatie ne fonctionne que si tout le monde met de l'eau dans son vin. Ce qui n'est pas le fort de l'actuel président des Etats-Unis, qui a même critiqué le pape.

Le plus grand risque se situe dans le point du calendrier qui semble le plus anodin: la rencontre dans le Bureau ovale. Officiellement, il ne s'agit que d'une brève séance de photos, sans aucune question. Pourtant, on sait bien que c'est dans ce genre de moments que Donald Trump aime prendre les autres au dépourvu, en improvisant et glissant ses messages politiques. La visite de Volodymyr Zelensky fin février 2025 a montré comment une situation pouvait dégénérer.

L'ombre de l'affaire Epstein

Une remarque désobligeante sur Keir Starmer, une pique à l'encontre de la politique militaire britannique ou une déclaration polémique sur l'Iran: la situation pourrait rapidement devenir problématique. Pour le roi, c'est un sacré dilemme: s'il garde le silence, il n'apparaît que comme un simple pion qui acquiesce; s'il réagit, il sort de son rôle.

La situation s'annonce d'autant plus compliquée à gérer que Donald Trump a déjà commencé à instrumentaliser cette visite. Il a insinué que le roi Charles III avait une position très différente de son gouvernement concernant la guerre en Iran mais qu'il n'était pas autorisé à l'exprimer. Une manière de mettre le monarque en porte-à-faux.

L'affaire Epstein est un autre élément qui pèse comme une épée de Damoclès sur le roi. Le frère de Charles, Andrew, a notamment été arrêté en février à la suite d’allégations de «faute dans l’exercice de fonctions officielles» dans le cadre de cette sombre histoire. Des manifestations, tant contre Trump que contre la monarchie, sont attendues.

«Un homme formidable et courageux»

Ces peaux de banane n'ont pas empêché Charles et son épouse Camilla de traverser l'Atlantique. Le dialogue entre Washington et Londres et pratiquement rompu et le roi a un avantage non-négligeable sur Keir Starmer: Donald Trump adore la monarchie britannique et le spectacle. Selon CNN, le milliardaire s’est même impliqué personnellement dans l’organisation du banquet. «C’est un homme formidable et courageux», a-t-il déclaré à propos du roi, laissant entendre que cette visite pourrait apaiser les tensions.

C'est là-dessus que devra compter Charles III. Une offensive de charme à l'ancienne, moins pour aborder les sujets de fond que pour opérer un sentiment de proximité et d'affinité entre les deux pays. Et pouvoir ensuite renouer solidement les liens. 

Cela ressemble un peu à la mission de George VI en 1939, lorsqu'il s'était rendu aux Etats-Unis pour rallier à la cause britannique une Amérique hésitante, préoccupée par la menace de la Seconde Guerre mondiale. Sa mission était de susciter la sympathie, d'instaurer un climat de confiance et, accessoirement, de renverser le climat politique. Le succès n'a pas été flamboyant, mais les graines d'une intervention américaine avaient été plantées. Avec une même constante: quand la politique britannique est dans l’impasse, on envoie la famille royale.

Articles les plus lus