Il y a quelques années, au cours d’une baignade au large des côtes albanaises, Ivanka Trump et son mari Jared Kushner eurent une vision: ce paysage idyllique serait le lieu idéal pour un immense complexe hôtelier de luxe, marina et golf inclus. Ni une ni deux, les tractations s’engagent avec le gouvernement pour y construire le resort de leurs rêves. Élevée à la tournure hyperbolique, la fille du président américain déclare en juin: «c’est le projet de ma vie.»
C’était sans compter la réaction des Albanais. Peu enclins à céder leurs terres, voilà 120 jours qu’ils descendent dans la rue pour scander leur mécontentement. Nombreux réclament désormais le départ du premier ministre Edi Rama, fustigé pour proximité avec le clan Trump et l’opacité qui entoure ses décisions. Dans les rues de Tirana, la foule ne désenfle pas. Si vous vous réjouissiez de débarquer en yacht dans la lagune de Nartë, il faudra encore patienter.
Des airs de trêve estivale
Depuis l’ouverture de la haute saison, les barbelés ont disparu du paysage. Face à la pression populaire, Rama a ordonné le retrait temporaire des bulldozers. Mais un œil aguerri repère certains signes qui ne trompent pas. Aulon Harizaj s’empresse de les désigner. Cet ingénieur civil de 38 ans pointe ici l’écorce arrachée d’un pin. Là, une dune aux alentours marqués par de larges pneus. En contrebas, une route de 7 kilomètres balafre la réserve naturelle de Nartë-Vjosa.
Artan Balli mène sa barque entre l’Adriatique et la lagune depuis 2009. Il y pêche surtout l’anguille, la moule et le bar. «En mai 2024, nos permis de pêche dans la lagune ont cessé d’être renouvelés.» Les pêcheurs pressentent alors qu’une opération de vaste ampleur est en train de prendre place. Ils se retrouvent donc parmi les premiers à manifester leur mécontentement quand les bulldozers apparaissent, au printemps 2026. Eduard Subashi, l’homme embarqué par des hommes chargés de la sécurité privée sur le chantier le 30 mai, n'est autre que le meilleur ami d’enfance d’Artan.
«Clairement, cette intervention a rallié beaucoup d’Albanais à notre cause», estime ce dernier. Car dès le lendemain, les manifestants déferlent dans les rues de Tirana. Dans un pays encore marqué par les années de répression sous la coupe d’Enver Hoxha, cette brutalité à l’encontre d’un opposant non-violent a heurté les esprits, tandis que la lutte environnementale restait le fait d’une minorité.
Un sanctuaire menacé
«Nartë-Vjosa abrite 2000 des 3500 espèces sauvages répertoriées en Albanie», rappelle Maria*, biologiste établie à Vlorë. Ce paysage protégé sert notamment de refuge à plus de 200 espèces d'oiseaux, dont des flamants roses et des pélicans. D’après Maria, la lagune de Nartë se caractérise par son fond mobile et sa profondeur limitée, cruciaux pour le développement de certaines espèces.
«Prenez le flamant rose. Il mange un crustacé nommé Artemia Salina, typique de ces milieux salins. Ce crustacé se nourrit lui-même d’une micro-algue appelée Dunaliella Salina. Modifiez le fond de la lagune, et vous n’aurez plus d’algues, donc plus de crustacés, et les flamants partiront.» Car l’aménagement de la marina suppose l’excavation d’environ 8 millions de m³ du fond de la lagune, afin de permettre le passage des yachts.
Alors, comment une zone protégée pourrait se voir ainsi défigurée? «Il y a eu trois étapes majeures », annonce Maria. «En 2022, Nartë-Vjosa a été reléguée en catégorie 5, plus faible niveau de protection des réserves naturelles.» Dans la foulée, 2'700 hectares sont retirés de l’aire protégée pour permettre la construction de l’Aéroport de Vlora*. Enfin, en février 2024, la loi sur les espaces protégés est modifiée afin d’ouvrir la voie aux projets touristiques dits «d’élite» dans les zones de catégorie 5.
Cette modification de loi est actuellement combattue par un référendum. 50'000 signatures valides et le peuple albanais serait amené à se prononcer sur le texte. Gentiana Kapllani, avocate originaire de Vlorë, est l’une des figures à l’initiative de la démarche, qu’elle définit comme une «continuation logique du mouvement de contestation né dans la rue». Elle rappelle néanmoins qu’aucun référendum n’a abouti depuis 1998 et l’adoption de la nouvelle constitution. Si elle juge le processus «particulièrement exigeant» à cause des contraintes techniques, elle rappelle qu’en théorie, le mécanisme est simple: «on donnerait aux citoyens l’occasion de décider!»
Un besoin vital d’investissements
Xhulio Shyti, gérant de fonds d'investissement à Paris, a fréquenté les arcanes du pouvoir albanais, passant notamment par un stage dans le cabinet du premier ministre. Selon lui, les partenariats entre acteurs publics et privés sont essentiels pour développer le pays, «car seules des formules de ce type permettent d’investir les sommes nécessaires.»
Il espère que l’État albanais sera en mesure de décrocher une bonne répartition des retombées financières du projet qui «se fera, de toute façon, d’une manière ou d’une autre», tout en se montrant réticent sur l’intérêt réel des «enclaves où les ultra-riches sont coupés du monde».
Au fil des discussions, le scepticisme envers la classe politique albanaise se fait omniprésent. Bénéficier des retombées économiques liées aux projets immobiliers? «Plus personne n’y croit vraiment», lâche une commerçante du centre-ville de Vlorë, qui compta longtemps parmi les fervents soutiens à Rama. Xhulio reconnaît que ce dernier «n’a pas été à la hauteur du poste», et perçoit chez ses compatriotes «un légitime sentiment de trahison».
Car dans un pays où les immeubles poussent à une vitesse fulgurante, la qualité de vie n’a pas toujours suivi. Aulon cite en exemple la vétusté du réseau d’eau courante, qui «condamne les habitants de Vlorë à acheter de l’eau en bouteille alors que l’Albanie a l’une des plus importantes réserves d’eau douce par habitant d’Europe.»
Soif de transparence
Au fil des discussions, un mot apparaît sans cesse : celui de transparence. Prenons l’exemple des parcelles censées accueillir le projet immobilier. Le contrat de vente mentionne un certain Artur Shehu, homme d’affaires originaire de Vlorë en exil à Miami. Sauf que l’albano-américain, dont le nom est lié à diverses affaires de blanchiment d’argent et de trafic de cocaïne, est accusé d’avoir vendu à Affinity Partners 500 hectares… qui ne lui appartenaient même pas!
Pour comprendre cet étonnant montage, un peu d’histoire est nécessaire. Sur de nombreuses générations, les habitants des villages environnants disposaient dans la péninsule de parcelles pour faire paître le bétail ou pousser quelques arbres fruitiers. Quand le Parti communiste prend le pouvoir, leurs terres sont nationalisées.
A l’effondrement du régime en 1992, ces familles paysannes obtiennent le droit de les récupérer, mais les démarches sont compliquées et personne ne se presse pour réclamer une formalisation de leur propriété. «Ici, tout le monde se connaît. Il n’y avait pas besoin de signer des papiers, les 300 familles qui avaient du terrain savaient exactement ce qui appartenait à qui», m’explique Athanas Stavro Subashi, dont la famille est installée dans la région depuis le XIVème siècle.
A partir de 2004, les propriétaires historiques se rendent compte que l’Etat délimite et réattribue les terrains de manière arbitraire. Dans la confusion, Shehu et d’autres acteurs du même acabit auraient fait main basse sur des centaines d’hectares, falsifiant les titres avec la complicité intéressée de quelques responsables politiques. Si les parcelles sont bien vendues, l’authentification de leur propriétaire par les tribunaux est quant à elle encore en cours.
Un avenir en pointillés
L’été touche à sa fin, il est l’heure des bilans comptables pour les commerçants de la ville. «Pour mes clients, essentiellement européens et anti-Trump, la résistance pacifique aux projets d’hyperluxe a été vue d’un très bon œil», glisse le directeur d’un hôtel quatre étoiles du sud de la ville, alors que certains observateurs craignaient un impact négatif sur le tourisme.
Engagé dans un processus d’adhésion à l’Union Européenne qui prend du retard, le gouvernement albanais est enlisé entre des pressions bruxelloises pour l’heure sans effet, des investisseurs désireux de reprendre les travaux, et des manifestants déterminés à maintenir leur opposition. Rama accuse ces derniers d’être manipulés par la Russie ou l’Iran pour déstabiliser son pays. «C’est une vieille pratique ici. Quand on ne sait pas que reprocher à son adversaire, on le présente comme une marionnette d’une force extérieure hostile», explique un étudiant attablé au centre-ville.
Car le recours à la paranoïa peut s’avérer efficace. «Il y a encore une peur de la répression, […], surtout chez les plus âgés», observe Ardita*, médecin. Mais ces attaques se sont transformées en avantage pour les militants. Elles permettent en effet de préserver l’horizontalité du mouvement, afin que les leaders ne soient pas pris pour cible. «Et puis, le vent tourne, on voit depuis le début de cet été beaucoup plus de gens s’exprimer très librement sur les réseaux. Cette tendance va encore se renforcer», ajoute Ardita.
Statu quo, marche arrière partielle de Rama ou révolution populaire? Si les pronostics varient, les habitants de Vlorë partagent un même sentiment: une fois de plus, l’avenir du pays se jouera chez eux.
Cet article a été publié initialement dans le n°39 de «L'illustré», paru en kiosque le 24 septembre 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°39 de «L'illustré», paru en kiosque le 24 septembre 2026.
*Prénom d'emprunt