Renforcement de l'aide humanitaire
Pendant que les alliés désertent, la Suisse nettoie les mines de Poutine

Quatre ans après le début de la guerre, la Suisse est à la pointe du déminage humanitaire en Ukraine. Alors que les grandes puissances réduisent leur engagement, la Confédération, elle, maintient le cap.
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Les chiens renifleurs sont capables de renifler des explosifs et de trouver des mines terrestres de manière fiable.
Photo: DR
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Lino Schaeren

Dès les premières semaines de la guerre, une évidence s’est imposée: l’Ukraine ne devra pas seulement reconstruire ses villes, mais aussi nettoyer son sol. Et dans cette bataille invisible, la Suisse joue un rôle clé.

La Confédération investit des millions de francs dans l’aide humanitaire. Plusieurs organisations helvétiques sont actives sur le terrain. Elles forment des équipes locales, contribuent à imposer des standards internationaux, déminent des champs et sensibilisent la population aux dangers des restes explosifs. 

Au début du conflit, peu imaginaient un tel retour en force des mines antipersonnel. Pourtant, la Russie les utilise à grande échelle dans sa guerre d'agression le régime de Poutine n'ayant jamais signé la Convention d'Ottawa de 1997 qui interdit leur utilisation. D'autres grandes puissances comme les Etats-Unis et la Chine ne sont pas liées par cet accord – et depuis l'attaque russe, même des pays européens remettent en question l'interdiction des mines.

Outre l'Ukraine elle-même, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et la Finlande ont annoncé qu'elles utiliseraient à nouveau des mines antipersonnel à l'avenir. On parle d'une gigantesque ceinture de mines de l'OTAN le long de la frontière avec la Russie. Le message est brutal: tout le monde condamne les mines… jusqu’au jour où la menace se rapproche.

Les mines antipersonnel sont particulièrement cruelles

Si la convention de 1997 existe, ce n’est pas par hasard. Les mines antipersonnel comptent parmi les armes les plus cruelles. Leur objectif n’est pas forcément de tuer, mais de blesser. Un soldat mutilé mobilise des ressources, désorganise l’adversaire, laisse derrière lui un traumatisme durable.

En Ukraine, des centaines de militaires tentent aujourd’hui de se reconstruire dans des centres de réhabilitation. Dans la ville de Lviv, à l'ouest de l'Ukraine, une production de prothèses ultramoderne a vu le jour. Tobias Privitelli, directeur du Centre de déminage humanitaire de Genève (CIDHG), a visité l'usine début février lors d'un voyage en Ukraine. «Nous avons parlé avec des soldats mutilés et avons vu l'horreur de cette guerre», explique-t-il.

Le centre de Genève est soutenu par 18 Etats, les Nations unies et quelques fondations privées, la Suisse finançant la moitié du budget de 20 millions. Tobias Privitelli dispose du statut d’ambassadeur suisse et siège au sein d’un organe consultatif étatique ukrainien pour structurer le déminage professionnel.

Pour lui, l’objectif est clair: permettre à l’Ukraine d’assurer elle-même, à terme, son déminage: «les bailleurs de fonds et les organisations internationales vont de plus en plus se retirer.» Les Etats-Unis de Donald Trump et, dans leur sillage, d'importants Etats européens comme l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont déjà fortement réduit leur engagement. Leur propre réarmement a pris le pas sur l'aide humanitaire.

Les bombes non explosées mettent la population en danger

La Suisse a en revanche renforcé son engagement, elle est aujourd'hui le principal soutien au déminage humanitaire. Les attaques de la Russie ont contaminé environ 135'000 kilomètres carrés, soit plus de trois fois la superficie de la Suisse.

Ce ne sont pas seulement les zones de front minées qui posent problème, mais les ratés et les restes de munitions. 10 à 20% des obus d'artillerie n'explosent pas; plusieurs milliers par jour. L'agriculture souffre particulièrement, de nombreux champs sont impossibles à cultiver. Pour l'économie ukrainienne, c'est un coup dur. Les conséquences se font également sentir à l'échelle mondiale: avant la guerre, l'Ukraine était l'un des principaux exportateurs de produits agricoles.

La Fondation suisse de déminage (FSD) participe également au nettoyage des zones contaminées. Elle emploie jusqu'à 1000 collaborateurs locaux en Ukraine. La Suisse finance son intervention à hauteur de 10 millions de francs par an jusqu'en 2027.

La fondation travaille surtout dans les régions de Tchernihiv, Kharkiv, Donetsk et Kherson, avec des véhicules lourds à chenilles, des drones, des détecteurs de métaux et des chiens renifleurs. Mais à 30 kilomètres de la ligne de front, les opérations s’arrêtent: la mission reste strictement humanitaire. Le CEO de la FSD, Hansjörg Eberle, espère que la Suisse prolongera son aide financière au-delà de 2027. Il fait des pronostics: D'autres bailleurs de fonds internationaux se retireront. «L'importance de l'engagement suisse va encore augmenter.» 

Tobias Privitelli s'inquiète également de la diminution du soutien international. C'est pourquoi il fait la promotion d'un fonds international de déminage qui doit garantir des flux financiers stables. Le CIDHG dirige le projet. L'Ukraine veut nettoyer 80% de la surface contaminée en dix ans – un objectif ambitieux. Sans aide étrangère, cela ne sera pas possible.

Les chiens renifleurs sont essentiels

Tobias Privitelli souligne toutefois que les équipes ukrainiennes font des progrès impressionnants en matière d'innovation technique – non seulement dans le développement de drones, de missiles de croisière, mais aussi dans le domaine humanitaire. Avec son équipe, il a visité début février une usine ukrainienne de production de détecteurs de métaux modernes. Selon lui, ces détecteurs sont légers, performants et relativement bon marché. Ils seraient déjà exportés dans d'autres régions en crise.

Mais les appareils ukrainiens auraient le même défaut que tous les produits sur le marché: ils ne peuvent détecter que le métal, mais pas les explosifs. «Je souhaiterais un nez intelligent capable de détecter les explosifs – comme les chiens», déclare Tobias Privitelli. Mais la technique n'en est pas encore là, les détecteurs d'explosifs n'existent qu'à l'état de prototype. Le nez du chien continue donc à jouer un rôle central dans la détection des bombes non explosées et des mines.

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