Assis devant son magasin de literie à Islamabad, Sheikh Nadeem attend des clients qui ne viennent pas. La guerre au Moyen-Orient pèse lourdement sur l'économie pakistanaise, déjà fragile, poussant le gouvernement à s'ériger en faiseur de paix. Depuis des semaines, les responsables pakistanais, du puissant chef d'état-major de l'armée Asim Munir au Premier ministre Shehbaz Sharif, multiplient voyages et entretiens pour organiser des pourparlers entre Iran et Etats-Unis. Une effervescence diplomatique alimentée par un impératif économique car cette guerre a un «effet dévastateur sur les entrepreneurs» pakistanais, selon les mots de cheikh Nadeem.
Entre la hausse des prix du carburant, les pénuries d'électricité qui ont conduit le gouvernement à imposer de réduire les heures d'ouverture des commerces sans toutefois empêcher de nombreuses coupures de courant, «nous ne pouvons pas couvrir nos dépenses ni payer les salaires de nos employés», se lamente ce commerçant de 40 ans. A l'agonie depuis des années, l'économie de ce pays d'Asie est très dépendante des importations de pétrole et de gaz naturel en provenance du Golfe. Une pression continue sur les prix et l'approvisionnement pourrait compromettre le timide redressement amorcé.
Les prix à la pompe ont ainsi augmenté de 14% depuis le début du conflit et, la semaine dernière, les autorités ont fait procéder à de vastes coupures de courant pour économiser du gaz naturel. Or, «quand le pétrole augmente, tout augmente, la farine, le sucre, tout», raconte à l'AFP Waqar Saleem, un travailleur journalier dans un magasin de chaussures d'Islamabad. Même les légumes coûtent plus cher car les commerçants «nous disent que le transport de fret est interrompu» (par la guerre), ajoute-t-il. Les coupures d'électricité sont le problème le plus grave, avec de lourdes conséquences, sur les industries, sur les ménages et plus généralement sur une économie en convalescence, souligne le consultant économique indépendant Khurram Husain.
Où est la croissance?
Après des années d'hyperinflation – jusqu'à +38% en 2023 –, le Pakistan semblait voir la lumière au bout du tunnel mais la hausse des prix s'est quand même élevée à 7,3% en mars. Environ 29% des 250 millions d'habitants sont pauvres, un chiffre en hausse par rapport à 2018 et 2019 (23%). Si le pays, très endetté, a échappé à l'effondrement grâce aux prêts du Fonds monétaire international (FMI), la croissance est fragile et ne profite pas à tout le monde, estiment nombre de Pakistanais. «Ils disent que notre pays est sur le chemin de la prospérité, mais nous ne voyons rien», remarque M. Saleem.
Le FMI a d'ailleurs révisé sa prévision de croissance à la baisse (-0,8%) pour 2026 à 3,6%. «Ce régime est au pouvoir depuis trois ans, mais au-delà d'avoir stabilisé l'économie (...) tout le monde se demande: "d'où viendra la croissance?"», relève sous couvert d'anonymat un responsable économique. Si elle se poursuit, la guerre au Moyen-Orient, déclenchée par des bombardements israélo-américains contre l'Iran, pourrait frapper de plein fouet l'industrie textile, un des secteurs clé pour les exportations pakistanaises.
«C'est bien, vous faites avancer le pays sur le front diplomatique»
Le pays, contrairement à d'autres en Asie, ne souffre pas pour l'instant de la fermeture du détroit d'Ormuz pour l'approvisionnement en engrais car il est quasi autonome pour cette production. Mais celle-ci repose sur le gaz naturel importé. Les coûts de transport risquent aussi d'augmenter, avec par ricochet un renchérissement des produits alimentaires, souligne Khurram Husain.
Propriétaire d'un petit magasin de bijoux, Muhammad Ahsan, confie que la guerre l'a plongé dans une profonde détresse. «Si ça continue comme ça pendant deux ou quatre mois, c'est la fin de notre activité», explique cet homme de 35 ans père de deux enfants. Heureux que le Pakistan s'implique autant pour tenter de mettre fin à la guerre, il espère bien davantage du gouvernement pour soutenir l'économie: «C'est bien, vous faites avancer le pays sur le front diplomatique, mais les gens sont étranglés, ils sont en train de mourir (par la crise)».