Surnommé la «zone interdite»
Un quartier précaire survit grâce à la solidarité entre religions

A Sparkhill, quartier musulman de Birmingham marqué par la pauvreté, chrétiens et musulmans font vivre une solidarité qui dépasse les différences. Dans une église ouverte à tous, une association aide les plus précaires et défend le vivre-ensemble. Reportage.
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Une famille fait ses courses dans un magasin de Sparkhill, à Birmingham.
Photo: Helena Graf
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Helena Graf

Une femme portant un hijab nous ouvre la porte. Nous sommes dans l'église St. John's. Sur les bancs en bois, des paniers-repas sont disposés. A droite, des plats traditionnels. A gauche, des plats halal. Au mur, un tableau représente Jésus portant la croix.

«Tu remarques quelque chose?», me demande Amer Khan, 57 ans, en désignant le tableau. «La couleur de la peau.» Il acquiesce. Jésus y apparaît bronzé, et non blanc, contrairement à ce que l'on voit dans la plupart des églises.

Nous sommes à Birmingham, en Angleterre. Au nord de la ville se déroulent actuellement les Championnats d'Europe d'athlétisme. Mais c'est au sud que nous nous trouvons, à Sparkhill. Le quartier est surnommé «Birmistan», car 80% de ses habitants sont musulmans, contre seulement 8% de chrétiens.

Un château gonflable sous la croix du Christ

Au supermarché, l'appel du muezzin résonne. Dans les rues, les hommes portent des turbans et des robes descendant jusqu'aux genoux. Certaines femmes ont le visage voilé. Sur le mur d'une maison, une inscription en arabe proclame: «Il n'y a pas d'autre Dieu qu'Allah».

Deux maisons plus loin, l'enseigne d'une boucherie est écrite en ourdou, la langue nationale du Pakistan, et en anglais. Un épicier polonais vend des raviolis, juste à côté d'une boulangerie halal. A Sparkhill, une douzaine de langues se côtoient dans les rues avant même dix heures du matin.

A l'intérieur de l'église, l'organisation Narthex assure une distribution de repas. Cette ONG est d'origine chrétienne, pourtant, près de la moitié de ses employés et bénévoles sont musulmans. Tous travaillent côte à côte sur six sites à Birmingham.

St. John's est ouverte à tous. Le dimanche, on y célèbre la messe. Le mercredi, l'église distribue des repas. Les voisins musulmans y organisent également des collectes de dons pour Gaza. Ils ont même installé un château gonflable dans la nef, juste sous la croix.

Grandir dans la pauvreté

Geoff Holt ouvre son ordinateur portable. Il est l'un des fondateurs de Narthex. Un homme s'approche de sa table. Il s'appelle Wayne et a 39 ans.

Wayne a faim. Le réfrigérateur de son logement est en panne et le peu de nourriture qu'il peut s'offrir se gâte. Au cours des trois dernières années, il a dû déménager quatorze fois. Les autorités ne cessent de lui attribuer de nouveaux logements. Il veut travailler, mais à temps partiel, car ce sont les emplois les plus nombreux. Le problème: s'il accepte un emploi, l'Etat lui retire son allocation logement. «Je me retrouverai alors à la rue», dit-il.

Près de 60% des enfants de Sparkhill grandissent dans la pauvreté. Les logements manquent. La ville héberge donc des habitants dans des appartements sociaux, où se côtoient familles, anciens détenus et toxicomanes, dans des espaces exigus en plein cœur du quartier.

Les tensions font partie du quotidien. Les parents laissent rarement leurs enfants jouer seuls dehors. La crainte des drogues, des mauvaises fréquentations est trop grande.

«Personne ne veut de moi»

Une douzaine de personnes dans le besoin attendent dans le vestibule de l'église. Bogdan Ban, 40 ans, les appelle l'une après l'autre et les fait entrer. Il a grandi en Roumanie, avec des parents alcooliques. A 20 ans, il recouvrait de l'argent pour des criminels. «A coups de poing», dit-il.

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Je cherche un emploi depuis plus d'un an
Bogdan Ban, 40 ans
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Puis il s'est installé en Angleterre. Il y a trouvé un emploi dans un grand magasin, obtenu une licence, suivi une formation complémentaire de spécialiste en cocktails, puis travaillé dans un bar. C'est là qu'il a commencé à consommer de la cocaïne. Il est devenu dépendant, a perdu son travail, sa petite amie et son logement.

Aujourd'hui, Bogdan Ban dort dans une colocation sociale. Sobre depuis longtemps, il s'engage bénévolement au sein de l'Eglise. «Je cherche un emploi depuis plus d'un an», raconte-t-il. «Dans les grands magasins, les bars, partout. Mais personne ne veut de moi.»

Chez Narthex, il est respecté et intégré. Ban est chrétien. A Sparkhill, quatorze mosquées sont présentes. Il fait partie de la minorité, mais cela ne le dérange pas le moins du monde.

«J'ai travaillé toute ma vie»

Toby Crowe est le pasteur de St. John's. Un homme blanc de grande taille, qui habite à six minutes à pied de l'église. Dans la rue, il salue les habitants en ourdou. «Salam aleykoum!» Toby Crowe est chrétien et assume ouvertement sa foi. Mais il ne prêche pas à la distribution de repas, et personne ne le lui demande.

Le dimanche, un homme à la longue barbe, coiffé d'une calotte islamique, est souvent assis au premier rang. C'est Muhammad, son voisin. Il ne vient pas pour se convertir au christianisme, mais pour jouer au billard avec le pasteur avant la messe.

A St. John's, on trouve un baby-foot et une table de billard en plein cœur de l'église.
Photo: Helena Graf

Un autre homme s'assoit en face de Geoff Holt, le co-fondateur de Narthex. «C'est la première fois que je viens ici», dit-il à voix basse. Son hôte lui commande un panier halal. L'homme baisse la tête. «J'ai travaillé toute ma vie. Mais maintenant, je suis malade et sans emploi.» Il essuie ses larmes. Geoff Holt le rassure. «Ça peut arriver à n'importe lequel d'entre nous.»

Un taux de chômage très élevé

Le chômage est nettement plus élevé à Sparkhill que dans l'ensemble du Royaume-Uni. Un adulte sur trois est sans emploi. Pour les jeunes, l'université est souvent hors de portée financière. Ils se tournent donc vers les stages, où la concurrence est féroce: il arrive que des centaines de candidats se disputent une seule place.

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Mes enfants doivent trouver leur propre voie
Amer Khan, 57 ans
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Les enfants d'Amer Khan sont désormais presque adultes. Il a choisi de les scolariser en dehors de Sparkhill, afin qu'ils puissent aussi côtoyer des enfants issus d'autres milieux.

Cette décision n'a pas été facile à prendre. Amer Khan ne voulait pas que leur quotidien se résume à l'école, à la mosquée et au foyer familial. «Mes enfants doivent trouver leur propre voie», dit-il.

Le climat politique actuel inquiète également de nombreux parents. En 2024, un député du Parti conservateur avait qualifié le quartier de «zone interdite». Les habitants de Sparkhill s'étaient insurgés. L'élu avait dû ensuite revenir sur ses propos.

Erigé en symbole de l'islamisation

Pourtant, la mauvaise image du quartier persiste. Plusieurs inlfuenceurs et des associations d'extrême droite s'en servent pour attiser la haine contre les musulmans. Sur place, les habitants voient au contraire la mixité multiculturelle comme une force. Chrétiens et musulmans défendent leur quartier.

Un dernier client s'assoit en face de Geoff Holt. La distribution de repas va bientôt se terminer. «Je suis sobre depuis une semaine», dit l'homme. Jusqu'ici, il ne pensait qu'à lui-même: la musculation à la salle de sport, les femmes, l'extase, l'alcool. La semaine dernière, sa dépendance a failli le tuer.

«Maintenant, je veux reprendre des forces. Me faire des amis. Mettre ma vie au service des autres», dit-il. Geoff Holt lui tend alors un formulaire d'inscription pour faire du bénévolat chez Narthex. «Ce sont des gens comme toi, lui dit-il, qui font les meilleurs bénévoles.»

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