Il ne manquait plus qu'une gaffe diplomatique pour démontrer à nouveau les désaccords au sein de l'Union européenne en matière de défense. Une semaine avant d'arriver ce jeudi 23 avril à Chypre, où se tient un sommet crucial des 27 pays de l'UE en pleine crise dans le détroit d'Ormuz, Ursula von der Leyen a dérapé.
Motif: la Turquie et son rôle dans la sécurité du Vieux Continent. «Nous devons réussir à achever la construction du continent européen afin qu’il ne tombe pas sous l’influence russe, turque ou chinoise», a déclaré la présidente allemande de la Commission. Tollé immédiat au QG de l'OTAN, lui aussi situé à Bruxelles: impossible d'imaginer un avenir pour la sécurité européenne sans la Turquie, cet «allié central de l’OTAN, partenaire clé en matière migratoire, corridor énergétique et acteur majeur», selon Charles Michel, l'ancien président belge du Conseil européen, l'instance qui représente les Etats membres.
L'Union européenne et sa sécurité
Alors, possible ou pas possible d'imaginer une Union européenne qui assurerait seule sa sécurité, sans compter sur cette alliance créée le 4 avril 1949 par le traité de Washington, pour arrimer les Etats-Unis au Vieux Continent? La question, c'est évident, est sur la table à quelques semaines du sommet du G7 d'Evian, les 15 et 16 juin. Elle sera aussi incontournable, justement, au prochain sommet de l'Alliance atlantique les 7 et 8 juillet à Istanbul, en Turquie. Mais encore faut-il, à un moment donné, passer de la théorie à la pratique.
L'OTAN, dont la Suisse neutre n'est pas membre mais avec laquelle elle collabore, a une arme fatale: l'article 5 de son traité, selon lequel «une attaque armée contre un pays membre sera considérée comme une attaque dirigée contre tous», chaque membre étant tenu de venir en aide au pays visé. Cet article est, pour les 31 pays membres de l'Alliance, «l'assurance vie» dont les Etats-Unis, première puissance mondiale, sont la garantie. Parler d'une alternative à l'OTAN suppose donc d'avoir, outre des forces et un état-major, une police d'assurance géopolitique au moins aussi forte...
Assistance, le mot qui fâche
C'est de cette assurance dont les 27 commencent à discuter. Et ils l'ont fait, ironie des circonstances, à Chypre ce jeudi 23 avril, sur cette île divisée en deux depuis l'occupation de sa partie nord par l'armée turque en août 1974. Au menu des dirigeants des 27 (parmi lesquels figurent trois pays neutres: l'Irlande, l'Autriche, Malte et Chypre): comment rendre opérationnel l’article 42.7 du traité de l’Union européenne? Un article introduit en 2009 dans le traité de Lisbonne, dont les modalités sont plus contraignantes que «l'assurance vie» de l'OTAN. La preuve: il stipule «qu'au cas où un Etat membre serait l'objet d'une agression armée sur son territoire, les autres Etats membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir».
L'interprétation de cet article n'est pas unanime. Les uns estiment qu'il rend impossible, pour un Etat membre, de se dérober, comme pourrait le faire Donald Trump si, par exemple, un pays balte était attaqué par la Russie. La riposte militaire (impliquée par la formule «tous les moyens») serait, de facto, une obligation communautaire. Ce qui aurait, en cas de crise, des conséquences pour la Suisse, non membre de l'UE mais liée à elle par des accords bilatéraux.
D'autres experts pensent le contraire, ciblant le flou du terme «assistance». Dans l’histoire de l’UE, il n’a été activé qu’une seule fois, par la France, après les attentats terroristes du 13 novembre 2015. A l’époque, personne ne savait comment il fonctionnait. Qui fait quoi après une demande d’aide? Qui prend les décisions? Quelle assistance les autres Etats membres doivent-ils fournir en cas d’attaque contre un pays de l’UE?
En cas d'attaque sur le Groenland...
La discussion de Chypre est une première, car elle n'intervient pas dans un contexte d'attaque terroriste, comme ce fut le cas avec les attentats de Paris en novembre 2015. L'article 42.7 du traité européen avait alors été activé, sans conséquence directe en termes de déploiement de forces ou d'engagement de celles-ci.
Mais quid en 2026 si les Etats-Unis de Trump tentent une opération militaire au Groenland? Et que se passera-t-il si Chypre, déjà visée par deux missiles iraniens au début mars, se retrouvait prise pour cible, sans que l'OTAN, dont le pays n'est pas membre, vienne à son secours? Le président chypriote Níkos Christodoulídis a donc exigé que les 27 en parlent. A charge pour l'Union européenne de donner du contenu à cette clause d'assistance mutuelle qui, pour l'heure, n'est qu'une suite de mots sur le papier du traité.
S'agit-il de remplacer l'OTAN? Pour le président français Emmanuel Macron, qui avait en 2019 accusé l'Alliance atlantique d'être en «état de mort cérébrale», le sujet n'est pas du tout tabou. Au contraire. La France, qui a tout de suite envoyé des navires militaires au large de Chypre — comme l'Espagne, la Grèce, l'Italie et les Pays-Bas — a même ouvert le débat sur l'extension de son parapluie nucléaire à ses partenaires européens.
L'Espagne, de loin le pays le plus opposé à Trump au sein de l'OTAN, a de son côté officiellement proposé de reparler d'une «armée européenne», vieux projet enterré par la France au milieu des années 50. Mais au-delà des déclarations, rien.
L'OTAN, irremplaçable
Impossible, à ce stade, pour les forces armées des pays membres de l'OTAN, de se détacher de l'Alliance et de ses structures militaires. Impossible d'exclure la Turquie, entrée dans l'OTAN en même temps que la Grèce en 1952. D'où l'idée d'un «pilier européen» au sein de l'OTAN, que Trump ne verrait d'ailleurs pas d'un mauvais œil: «Plus les Européens disent 'nous allons prendre notre sécurité en main', plus l'actuelle administration américaine jubile, explique un diplomate à Bruxelles. Cela revient à dire : nous allons continuer à acheter des armes 'Made in USA' et à vous confier nos secrets militaires, mais vous n'aurez pas besoin d'intervenir en cas de grabuge».
Le seul moyen de concrétiser l'article 42.7 du traité de l'Union européenne est donc de créer une structure militaire parallèle, activable hors OTAN. Pourquoi? «Parce que tout ce qui passe par l'OTAN est aux mains des Américains et peut être bloqué par eux», argumentait voici quelques semaines l'ancienne ambassadrice française Claude-France Arnould sur la chaîne France 24. Cela supposerait de doper le Comité militaire de l'Union européenne, son état-major et sa capacité de déploiement rapide de 5000 soldats, opérationnelle depuis près d’un an, conçue pour l'heure, selon la lettre «La Matinale européenne», comme une force de stabilisation, d’évacuation, d’assistance humanitaire en cas de catastrophe et de maintien de la paix.
Débat empoisonné
Le débat est empoisonné. Mais il est indispensable, selon l'actuel président du Conseil européen Antonio Costa. «Malheureusement, pour des raisons géographiques, toute guerre est une guerre européenne. Quand la Russie envahit l’Ukraine, cela représente une menace existentielle pour notre sécurité.
Quand une guerre éclate au Moyen-Orient, elle devient une menace existentielle pour nous, au moins du point de vue économique. Quand quelqu’un menace l’intégrité territoriale de l’un de nos Etats membres, à Chypre ou au Danemark, c’est une menace existentielle.» Donald Trump, en grand responsable de l'insécurité mondiale, ne dit pas autre chose...