Aéroport de Ryad attaqué
L'Arabie saoudite sous pression a besoin de cet homme

L'Arabie saoudite est un géant vulnérable. Pris au piège de la guerre contre l'Iran, défié par les Houthis du Yémen qui attaquent l'aéroport de Ryad, rudoyé par Donald Trump, le royaume tangue. Rencontre exclusive avec le patron de la Ligue islamique mondiale.
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Mohammed ben Salmane est le prince héritier d'Arabie saoudite.
Photo: keystone-sda.ch

En bref

  • Sheikh Mohammed al-Issa, secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, appelle au dialogue pour résoudre les tensions au Moyen-Orient, exacerbées par la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran depuis février 2026. Il met en garde contre l'instrumentalisation politique des religions, qu'il juge responsable de nombreux conflits.
  • L'Arabie saoudite, en pleine transformation sous l'égide du prince héritier Mohammed bin Salman, reste vulnérable face aux attaques des Houthis yéménites et aux tensions géopolitiques. Le royaume investit massivement dans des projets comme l'Expo 2030 et le Mondial 2034, mais reste confronté à des défis politiques et sécuritaires.
  • Avec un budget militaire annuel supérieur à celui de la France et une commande de 48 avions F-35 pour 25 milliards de dollars, l'Arabie saoudite maintient sa position stratégique dans le Golfe.
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Les nouvelles attaques des Houthis du Yémen contre l'aéroport de Ryad ont confirmé ce week-end le pire pour l'Arabie saoudite. Le royaume du prince héritier Mohamed Ben Salmane est un géant vulnérable. Comment faire face? Comme redorer le blason de ce pays placé en grande difficulté par la guerre contre l'Iran? J'ai rencontré un homme de paix et de tolérance qui espère encore faire entendre son message. Au milieu d'un Moyen-Orient déchiré par la guerre, le blocage des détroits d'Ormuz et de Bab el-Mandeb, et les souffrances des populations civiles prises en étau, le Sheikh Mohammed al-Issa incarne le visage international qu'entend promouvoir le second producteur mondial de pétrole longtemps considéré comme un puissant moteur de la poussée islamiste dans le monde. Je tenais à écouter ce dignitaire religieux dans son vaste bureau de Riyad, la capitale saoudienne qui multiplie les chantiers faramineux pour accueillir, en 2030, la prochaine exposition internationale après celle de Dubaï, aux Émirats arabes unis (2020), et celle d'Osaka, au Japon (2025). Viendra ensuite, dans des stades plantés au milieu du désert que le prince héritier Mohammed bin Salman voit comme des vitrines de la modernité dans ce pays gardien des lieux saints de l'islam, le Mondial de football 2034. L'Arabie saoudite se transforme. Mais cette révolution est tout sauf une transition tranquille.

Un cœur battant de l'islam

Juillet 2026, sur l'avenue Ibrahim Al Ujjaji, dans le quartier d'Al Mohammadiyah. A ce moment-là, les miliciens chiites houthis du Yémen, ce pays voisin de l'Arabie saoudite, dévasté par la guerre civile depuis une décennie, semblaient avoir choisi de se tenir à l'écart du conflit qui paralyse le Moyen-Orient depuis le début des frappes américano-israéliennes contre l'Iran, le 28 février. Mohammed al-Issa nous attend pour une longue rencontre, dans le complexe arboré de la Ligue islamique mondiale, où la végétation coule entre les dalles de marbre, par une température extérieure supérieure à 40 degrés. La nuit et sa (maigre) chute du thermomètre appartiennent à l'irrigation artificielle. L'eau, si indispensable et si chère sous ces latitudes désertiques, nourrit les massifs d'arbres et les parterres de fleurs.

La Ligue islamique, dont le quartier général se trouve à La Mecque, est l'un des cœurs battants de l'islam et donc l'une des organisations tutélaires pour les deux milliards de musulmans dans le monde. Son pouvoir temporel fait de son secrétaire général l'interlocuteur naturel des chefs d'Etat, des Nations unies et de tous ceux qui espèrent encore éviter le «choc des civilisations » vers lequel les convulsions du monde semblent parfois nous mener tout droit. Parfait. Contacté depuis la Suisse, Mohammed al-Issa a accepté d'échanger avec L'Illustré pour « parler de paix, du rôle de Genève et de la cohabitation des religions en Europe». Il souhaite en outre de longue date rencontrer Alain Berset, l'ancien conseiller fédéral aujourd'hui patron du Conseil de l'Europe basé à Strasbourg. Il nous transmet un message à son intention, que nous avons relayé. Mais comment ne pas commencer par le conflit en cours et ce choc géopolitique majeur qu'est la guerre en Iran?

«Même lorsque les guerres ne trouvent pas leur origine dans la religion, certains responsables religieux contribuent parfois à les renforcer de part et d'autre, avertit le Sheikh, dans son kamis (la djellaba du Golfe) blanc traditionnel. Certains associent l'islam à ce conflit, parce que l'Iran est une République islamique. Mais c'est faux. Il est important de corriger cette présentation erronée. Cette guerre dans le Golfe persique ne s'est pas déclenchée sans signes avant-coureurs. Depuis plusieurs années déjà, les tensions étaient visibles. Elles sont liées au programme nucléaire iranien. L'Iran refuse certaines inspections tout en affirmant que son programme est exclusivement pacifique. Or, les Etats-Unis ainsi que plusieurs autres États ne partagent pas cette analyse. Ils redoutent qu'un jour l'Iran dispose de l'arme nucléaire dans une région particulièrement instable.»

Ce qu'est l'Arabie saoudite

Il faut raconter ce qu'est l'Arabie saoudite de 2026 pour comprendre la position délicate du Sheikh Mohammed al-Issa et l'importance de son propos. Dans ce pays de 35 millions d'habitants, deuxième réservoir de pétrole au monde après le Venezuela (dont l'or noir est beaucoup plus difficile à raffiner, donc plus coûteux), une transformation profonde est à l'œuvre. Elle est visible devant les centres commerciaux où les jeunes femmes, toujours vêtues intégralement de leurs abayas noires, se pressent devant les vitrines des boutiques de sous-vêtements des marques internationales les plus connues. Elle se lit sur les palissades des chantiers où le «miracle saoudien» est décliné en arabe, en anglais, en français et en chinois. Elle se voit à la télévision dans les journaux télévisés d'Al Arabiya, la chaîne mondialisée du royaume, dont le QG se trouve dans le quartier diplomatique de Riyad.

Les Emirats arabes unis, grâce à la vitalité financière de Dubaï et à cette vitrine culturelle que veut devenir Abu Dhabi (avec son musée du Louvre livré clé en main par la France), dominaient la scène avant la guerre en Iran. Le Qatar voisin, fort de ses immenses réserves de gaz, de son fonds souverain et de ses investissements mondialisés, tenait tête au royaume saoudien. L'équation stratégique n'en est pas moins incontournable. L'Arabie saoudite sunnite, dont les relations avec les Qataris et les Emiratis sont toujours compliquées, est le verrou incontournable du Golfe. Le royaume wahhabite est l'autre «grande» puissance du Moyen-Orient avec l'Iran chiite. Deux géants régionaux.

Le centre islamique de Genève sous sa tutelle

Retour dans le bureau de Mohammed al-Issa. A 61 ans, ce théologien connaît bien Genève, où la Ligue islamique mondiale est l'autorité de tutelle du centre islamique, propriétaire de la mosquée du Grand-Saconnex. Les mots qui reviennent le plus souvent dans notre entretien? Paix et tolérance. Crédible, alors que Mohammed bin Salman, ce prince héritier qui est l'un des hommes les plus riches du monde, s'apprête à signer une commande de 25 milliards de dollars pour 48 avions F-35 aux Etats-Unis (ceux que la Suisse a achetés)? Rassurant, alors que l'armée saoudienne suréquipée (son budget militaire annuel est supérieur à celui de la France) est engagée dans la guerre au Yémen, mais bute sur la détermination de ses ennemis houthis? Acceptable dans un royaume où les réformes sociétales en cours n'empêchent pas les médias de rester muselés et les libertés politiques d'être restreintes au minimum pour préserver l'autorité de la toute-puissante famille royale?

«Notre charte, la Charte de La Mecque, a été adoptée et publiée en 2019 afin de favoriser le rapprochement des différents courants de l'islam au sein de la communauté musulmane», répond Mohammed al-Issa, sans prendre ombrage de nos remarques. Le portrait du roi Salmane, âgé de 90 ans, côtoie celui de son fils, le fameux MBS. «Nous avons depuis adapté notre charte. Nous travaillons à sa mise en œuvre dans les établissements religieux, éducatifs et culturels de l'ensemble des Etats musulmans. Elle constitue une véritable réforme, qui s'accompagne du concept de «paix préventive» auquel nous tenons beaucoup.»

Instrumentalisation politique

Et de poursuivre: «Des responsables religieux représentant tous les grands cultes, des dirigeants d'universités prestigieuses, des parlementaires, des chercheurs et des personnalités de premier plan nous soutiennent dans la recherche de cette paix. Je vais être franc avec vous: lorsque l'on observe l'histoire de l'humanité, il est vrai qu'une grande partie des conflits possède des racines religieuses ou, du moins, que les religions ont parfois été instrumentalisées pour alimenter, soutenir ou renforcer ces conflits. Mais dans la majorité des cas, cette instrumentalisation résulte de pressions politiques.»

Difficile, bien sûr, d'amener ce dignitaire religieux de haut rang, reçu comme le détenteur d'une autorité suprême dans toutes les capitales des pays musulmans, à parler de diplomatie et de géopolitique. L'Arabie saoudite de cette fin 2026 est fragilisée, rendue vulnérable par la quasi-fermeture du détroit de Bab el-Mandeb qui relie le golfe d'Aden à la mer Rouge puis au canal de Suez. Son second port pétrolier, Yanbu, sur sa côte occidentale, n'est plus approvisionné en raison de la fermeture temporaire de l'oléoduc en provenance des champs pétroliers de l'est, attaqué par les Houthis. Donald Trump, cet allié américain si erratique, n'a pas hésité à insulter le prince héritier en public, affirmant que ce dernier lui «embrasse les fesses» pour quémander son soutien.

«Oui, nous avons peur»

«Vous me demandez si nous avons peur? Oui, la peur est présente, reconnaît Sheikh Mohammed al-Issa. J'ai moi-même appelé à une accalmie et au dialogue. J'ai demandé à l'Iran de coopérer de manière constructive et, parallèlement, j'ai demandé aux Etats-Unis de faire preuve de patience afin de laisser une chance à une solution négociée. Nous ne soutenons ni la guerre ni un programme nucléaire militaire iranien. Une solution politique est indispensable, car, dans un conflit de cette nature, tout le monde finit par perdre.»

Le sort de Gaza et des Palestiniens

Je regarde, par la fenêtre de son grand bureau, le flot nocturne des voitures. L'été, tout Ryad sort la nuit, pour éviter la chaleur insupportable de la journée. La climatisation fonctionne à plein. Le cours du pétrole dépasse toujours les 100 dollars le baril. La perspective d'une paix négociée semble de nouveau lointaine, en tout cas guère possible avant les élections législatives américaines de mi-mandat, le 3 novembre. Un autre scrutin décisif, le 27 octobre en Israël, va décider du sort de la région. L'Arabie saoudite refuse pour l'heure obstinément, à cause de la situation à Gaza et du sort des Palestiniens, de rejoindre les accords d'Abraham avec l'État hébreu, que les Émirats arabes unis ont, eux, signés en septembre 2020.

Mohammed al-Issa se voit encore, malgré tout, comme un médiateur de l'impossible. Alors que les législatives israéliennes du 27 octobre approchent et que l'extrême droite de l'Etat hébreu multiplie les discours belliqueux, sa parole résonne: «Nous condamnons sans ambiguïté les attaques du 7 octobre 2023, que nous considérons comme des actes terroristes. Nous condamnons le Hamas, conclut-il. Mais les faits sont irréfutables. A Gaza, des mosquées sont prises pour cible, mais également des églises et des hôpitaux. A Jérusalem, ce qui se déroule aujourd'hui sur l'esplanade des Mosquées est extrêmement préoccupant. La question palestinienne est d'une importance majeure pour l'humanité. Il ne s'agit pas seulement d'une question arabe ou musulmane, mais d'une question universelle.»

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