Le vélo en libre accès plutôt que les magasins de luxe. Les pistes cyclables plutôt qu’un retour de la voiture. Les mobilités «douces» plutôt qu’un discours axé sur la sécurité et l’ordre, malgré les problèmes récurrents de criminalité dans cette capitale de 11 millions d’habitants. Mais surtout, un maire peu connu, ex-premier adjoint de la socialiste controversée Anne Hidalgo, plutôt que la flamboyante «people» Rachida Dati.
Emmanuel Grégoire est, depuis ce dimanche soir 22 mars, le nouveau maire PS de Paris. Celle qui rêvait de faire revenir à droite l’ex-sanctuaire municipal de Jacques Chirac (1977-1995) a été terrassée par les Vélib’ que son adversaire a aussitôt empruntés pour se rendre à l’Hôtel de Ville.
Le Vélib’ triomphe et Dati a mordu la poussière. Emmanuel Grégoire, qui avait refusé de s’allier avec la candidate de La France insoumise (LFI, gauche radicale) Sonia Chikirou, est élu confortablement avec 53,1 % des voix et devance de plus de quinze points celle qui, au premier tour le 15 mars, avait été largement reconduite à la tête de sa mairie du VIIe arrondissement, bastion de la bourgeoisie et des ministères.
Femme de droite à poigne
Rachida Dati misait sur son aura de femme de droite à poigne, spécialiste des attaques politiques mortelles, fille des quartiers populaires de Chalon-sur-Saône devenue un symbole de la réussite des décideuses issues de l’immigration. Dati, de confession musulmane, avait pour elle le soutien de la candidate d’extrême droite Sarah Knafo, qui ne fait aucun mystère de son identité juive et s’était retirée entre les deux tours.
Ces deux fortes femmes, redoutées et redoutables, avaient juré de remplacer à la mairie de Paris celle que certains surnomment «Notre Drame de Paris», la maire sortante Anne Hidalgo, décriée pour le manque d’ordre dans sa ville et pour la saleté de celle-ci durant ses deux mandats. Raté. «Paris est une ville de gauche», a clamé dimanche soir le maire élu Emmanuel Grégoire.
Avec, en plus, une raison de triompher: pour la première fois, les électeurs parisiens élisaient, sur deux bulletins différents, leurs maires d’arrondissement et le maire de la capitale. Rachida Dati a donc bien perdu sur son nom, à la loyale, et non en raison de manœuvres d’appareils et d’une coalition post-électorale.
Expulser les voitures
Et que vient faire le Vélib’ là-dedans? Simple. Logique. Paris s’efforce d’expulser les voitures depuis l’arrivée d’Anne Hidalgo à la mairie, en 2014. Les voies sur berge, le long de la Seine, sont devenues très largement piétonnes et cyclables. Les trottinettes ont été bannies de la ville après un référendum municipal, le 31 août 2023. Le règne du vélo, avec tout ce que cela suppose de révolution des transports et de danger pour les piétons, s’est imposé. Et cela, Rachida Dati ne l’a pas compris. Aucune image, ou presque, d’elle à vélo durant la campagne. Rien.
L’autre révolution parisienne, celle de l’implantation de logements sociaux dans la ville pour assurer la «mixité», a fait le reste. Le problème d’accès au logement, plaie pour la jeunesse, et l’explosion des loyers – que le maire socialiste a promis de continuer à encadrer – ont supplanté le besoin d’ordre, la prolifération des rats dans tous les quartiers ou l’irritation engendrée par la prolifération des sans-domicile fixe. Même les Parisiens des arrondissements les plus chers se sont résolus au Vélib’. Paris n’est pas (encore) une ville verte, mais elle projette cette image.
Goût du luxe
Rachida Dati, connue pour son goût du luxe et des tenues de soirée hors de prix, promettait de refaire de la capitale française une capitale «glamour». Elle n’a juste pas compris, pas vu, pas senti que sa population lui échappait. La gauche socialiste plaît aussi bien aux locataires des logements sociaux qu’aux rentiers «bobos», dont les prix des appartements ont explosé sous la pression du marché immobilier.
Emmanuel Grégoire, en plus, avait fait le choix stratégique de ne pas s’allier, entre les deux tours, avec La France insoumise, le parti de gauche radicale accusé d’antisémitisme et d’éloge de la violence en politique. Bingo! L’alliance des Parisiens de la classe moyenne supérieure, finalement heureux de vivre dans une ville plus verte et moins polluée, avec les électeurs traditionnels du PS, notamment les fonctionnaires, a marché à plein. Tout le reste, à commencer par l’état déplorable des finances publiques de la ville, est passé au second plan.
Dix milliards de dette
10,6 milliards d’euros de dette! Ce montant, digne d’un col alpin à gravir en Vélib’, a finalement peu pesé dans les débats électoraux. Qu’importe! Pourvu que le marché immobilier, très demandé par les étrangers, continue de prendre l’ascenseur pour les propriétaires, tandis que les locataires misent sur un encadrement toujours plus strict. La location touristique, limitée à 90 jours par an, demeure un filon exploité par de nombreux Parisiens.
La police municipale, créée en 2020, est visible dans les rues. 52'000 employés, toutes catégories confondues, travaillent pour la ville de Paris. Rachida Dati, experte en artillerie politique, n’a pas compris qu’elle clivait trop pour l’emporter. Ses casseroles judiciaires, avec un procès pour corruption agendé en septembre, se sont avérées fatales face à la séduction facile du «tout vélo» et des pistes cyclables.
A Paris, les Vélib’ sont malheureusement souvent cassés, abandonnés ou abîmés. Rachida Dati, qui a promis de rester l’opposante en chef malgré une allocution lue avec difficulté et une déception évidente, ressemble aujourd’hui à ces deux-roues qu’il faut d’urgence réparer. La droite parisienne, si elle veut revenir au pouvoir, devrait peut-être changer de monture.