Une patronne. Une cheffe. Une candidate incontestée. Marine Le Pen sait que la campagne qui a démarré pour l’élection présidentielle française d’avril-mai 2027 ne doit pas laisser planer de doute. C’est elle, si elle est élue, qui présidera le pays. Son Premier ministre sera bien son dauphin, Jordan Bardella. Mais la conduite de la politique économique et financière de la République, confrontée à une dette record, sera décidée par elle, à l’Elysée.
Cette affirmation est, pour la candidate du Rassemblement national (RN), une condition sine qua non. Contrairement à Jordan Bardella, plus proche du patronat et de la droite traditionnelle, Marine Le Pen ne croit pas à une ligne politique recentrée en faveur du monde de l’entreprise et du capital. Elle garde la conviction que son électorat le plus dévoué se trouve au sein des classes moyennes et populaires, ce qui est le cas dans son fief électoral du Pas-de-Calais (dont elle est députée) et, plus généralement, dans le nord de la France, où les bastions du RN étaient autrefois ceux du Parti communiste.
Victorieuse au second tour
L’argument tient debout. Aujourd’hui, tous les récents sondages donnent Marine Le Pen qualifiée pour le second tour avec plus de 35% des suffrages et victorieuse au second tour face à tous les candidats, de droite comme de gauche. La dernière étude de l’institut IFOP la donne gagnante «dans toutes les configurations». Le pire serait dès lors de gâcher cet avantage en donnant l’impression de trahir ses électeurs. Oui au tandem Le Pen-Bardella pour quadriller le terrain. Oui au «ticket» entre les deux dirigeants, de deux générations différentes. Mais pas question de renier les origines du RN et son vote protestataire.
C’est pour cette raison que la candidate a écarté ces jours-ci François Durvye, conseiller spécial de Jordan Bardella et l’un des principaux artisans du rapprochement entre le Rassemblement national et les milieux d’affaires. C’est aussi pour cela qu’elle a décidé de réaffirmer la composante sociale de son programme. Pour l’heure, Marine Le Pen reste ainsi fidèle à sa promesse d’abroger la douloureuse réforme des retraites d’avril 2023 qui, après quelques convulsions, fixe l’âge légal de départ à la retraite à 63 ans et demi, contre plus de 65 ans dans tous les pays voisins de la France.
La question des retraites
Pour le RN, l’objectif reste de ramener cet âge à 62 ans. Pas question non plus d’introduire, comme le demande la droite, une part de capitalisation (assurance retraite privée «à la suisse»). Fin août, devant le Medef – l’organisation patronale française, alter ego d’Economiesuisse –, elle a assumé ce «choix de société», dont le coût est estimé à environ 9 milliards d’euros par an. Cela, dans un contexte de grave déficit de la Sécurité sociale en France (-21,5 milliards d’euros en 2025).
Mais une autre cible est dans le viseur de celle qui se présente pour la quatrième fois consécutive à la présidentielle: la «Bardellamania». Jordan Bardella est populaire. Il règne sur les réseaux sociaux. Son ascension (qui doit tout à la famille Le Pen) parle aux jeunes. Alors? Pour l’historien Jean Garrigues, le défi consiste, pour Marine Le Pen, «à consolider son autorité malgré l’omniprésence médiatique de Bardella». En clair: l’actuelle cheffe des députés RN (premier groupe politique à l’Assemblée nationale depuis les législatives de juin 2024) doit mener le show. Or, la «Bardellamania» commence à lui faire trop d’ombre.
Besoin l’un de l’autre
Les deux dirigeants ont évidemment besoin l’un de l’autre. Ils le savent. Marine Le Pen conserve le leadership politique et idéologique. Bardella apporte sa popularité et sa capacité à élargir l’électorat du parti. Il se voit assui assigné une nouvelle tâche: celle de la féesne de la candidate à l'international, lui qui préside au Parlement européen le groupe des «Patriotes». Il doit, dans ce cadre, prononcer vendredi un discours à Birmingham, au Royaume Uni, à l'invitation du leader nationaliste Nigel Farage. Puis il se rendra en Italie, ce samedi, au Forum d'Ambrosetti, avant d'attendre le résultat des élections régionales allemandes en Saxe-Annhalt ce dimanche. Un Land de l'est où l'AFD, le parti d'extrême-droite, pourrait demain gouverner seul.
Ainsi rééquilibré, le tandem Le Pen-Bardella doit fonctionner au profit de la candidate qui, ces deux dernières fois, en 2017 et 2022, s’était fait devancer dans les urnes par Emmanuel Macron.
Or, sa meilleure arme reste sa promesse de protection faite aux Français. Le sociologue de l’IFOP Jérôme Fourquet considère que ses électeurs ont d’abord besoin de se rassurer face aux crises (économiques, sécuritaires, sanitaires). «L’adhésion au Rassemblement national ou à certains discours est presque une fonction consolatoire pour compenser un sentiment de perte de contrôle», expliquait-il récemment à Blick.
Or, personne, aujourd’hui, ne considère Jordan Bardella le séducteur, vedette du show-biz politique fiancé à une princesse, comme un politicien capable de consoler quiconque.