Disparition de Lyhanna, 11 ans
La justice française a peut-être laissé le pire se produire

La disparition le 29 mai, dans le Gers, d'une fillette de 11 ans, entraine le procès de la justice en France. Le principal suspect, interpellé, avait été visé par une plainte pour viol en 2025, perdue dans les arcanes des tribunaux.
1/5
La gendarmerie a longuement fouillé la zone de recherche et a déployé de larges moyens pour retrouver Lyhanna.
Photo: AFP
Blick_Richard_Werly.png
Richard WerlyJournaliste Blick

Les problèmes récurrents de la justice française ont désormais un prénom: celui de Lyhanna, 11 ans, disparue depuis le vendredi 30 mai dans le département rural du Gers. Pourquoi cette petite fille symbolise-t-elle des dysfonctionnements majeurs du système judiciaire? Parce que le principal suspect dans cette affaire, interpellé et placé en détention provisoire, avait fait l’objet d’une plainte pour viol dans le département voisin de la Haute-Garonne en septembre 2025. Et parce que cette plainte n’avait, semble-t-il, ni été transmise ni suivie d’effets. Immédiatement, le candidat du Rassemblement national à la présidentielle de 2027, Jordan Bardella, s’est saisi de l’affaire, estimant que l’État avait «lourdement failli» et affirmant que «le peuple français exige des comptes».

Le président de la République a aussi dénoncé vendredi un «dysfonctionnement inacceptable». En visite au Monténégro pour un sommet entre l'UE et les pays des Balkans, Emmanuel Macron mise sur des enquêtes administratives «très rapides», qui devront établir «les responsabilités collectives, systémiques et les responsabilités éventuellement individuelles et prendre toutes les mesures requises». 

Ce type d’affaire tragique est malheureusement fréquent en France, où les problèmes du système judiciaire sont multiples. Ils portent aussi bien sur la coopération entre services et entre juridictions que sur l’application réelle des peines prononcées, par exemple dans le cas des violences émeutières survenues à Paris et dans plusieurs villes du pays le samedi 30 mai, après la seconde victoire du Paris Saint-Germain en Coupe d’Europe.

Course présidentielle

La différence est que, désormais, la course politique pour la présidentielle de 2027 est lancée. L’exploitation de ces dysfonctionnements par les candidats ou leurs formations politiques est donc rapide. Plus symbolique encore: l’actuel ministre de la Justice, Gérald Darmanin, est considéré comme un possible candidat pour le camp du président Macron, même s’il reste à l’écart de cette bataille. Deux «héritiers» du président ont, en revanche, déclaré leur candidature: les anciens Premiers ministres Édouard Philippe et Gabriel Attal.

Le cas de la disparition de Lyhanna est emblématique. La petite fille de onze ans vivait avec sa famille dans un département souvent cité pour le désengagement des services publics. Le suspect interpellé, âgé de 41 ans, présente toutes les caractéristiques d’un possible récidiviste. Il avait été visé par une plainte et travaillait comme agent contractuel dans des établissements scolaires du Gers depuis 2018. Il connaissait la fillette, car sa propre fille était scolarisée dans la même école. Il a récupéré Lyhanna le 30 mai et l’a transportée en voiture avant sa disparition. Des éléments de preuve pourraient surgir de l’autopsie d’un corps retrouvé le 4 juin dans un village proche de Fleurance, la commune où vivait la fillette. Un corps sur lequel les enquêteurs ont confirmé la présence de vêtements «identiques» à ceux de la disparue.

La justice dans le collimateur

Pourquoi la justice est-elle dans le collimateur? Parce qu’une autre affaire secoue la France depuis plusieurs semaines: celle des violences sexuelles dans le secteur périscolaire à Paris, où plusieurs éducateurs auraient abusé d’enfants. Et parce que les cas de récidive plombent de longue date le système judiciaire français. Même si le taux est très faible (moins de 4%) pour les récidives en matière de viol et d’agressions sexuelles, il est systématiquement remis en question lors de nouvelles affaires. Preuve de l’importance du sujet, le Sénat a consacré en mai 2025 un rapport à ce phénomène, que certains expliquent par la surpopulation carcérale en France et les moyens budgétaires limités de la justice, même si son budget a atteint le montant inédit de 10,6 milliards d’euros en 2026.

Les chiffres avancés par les sénateurs, au début de leur rapport, font froid dans le dos. Selon eux: «Le nombre de plaintes pour violences sexuelles a augmenté de près de 120% entre 2016 et 2023, pour atteindre 114'100 en 2023, année au cours de laquelle 1300 condamnations pour viol et 5399 condamnations pour agression sexuelle ont été prononcées. Entre 2017 et 2022, le nombre de condamnations pour infractions sexuelles avait augmenté de 13%. En 2023, les femmes représentent 85% des victimes enregistrées pour l’ensemble des infractions de violences sexuelles. 96% des 76'621 personnes mises en cause pour des violences sexuelles élucidées en 2023 sont des hommes, et environ 25% sont mineures.»

L’affaire de la jeune Philippine

Une affaire avait ébranlé l’opinion publique française en 2024: celle de la jeune Philippine, une étudiante de 19 ans à l’université Paris-Dauphine, retrouvée enterrée dans le bois de Boulogne le 21 septembre. Le meurtrier avait été retrouvé après 72 heures de traque en Suisse, où il avait été arrêté puis extradé. Il s’agissait d’un ressortissant marocain de 22 ans, expulsable du territoire français et déjà signalé pour des infractions sexuelles. Le rapport du Sénat de 2025 pointait «les enquêtes bâclées, les contrôles inefficaces et les nombreuses failles dans le traitement des plaintes des victimes ou dans le suivi des auteurs de violences».

Une avocate, Violaine de Filippis-Abate, avait accusé sur le plateau de la chaîne Public Sénat: «La récidive est un sujet qui fait écho à celui de l’impunité. Car, si on récidive, c’est aussi parce que la justice, les institutions, ne nous font plus peur (...) Il faut mettre en place de bonnes procédures d’enquête pour limiter le nombre de classements sans suite des plaintes.» Selon une étude de l’Institut des politiques publiques, le taux de classement sans suite dans les affaires de violences sexuelles a atteint 86% entre 2012 et 2021; il grimpe même à 94% pour les affaires de viol.

Démission de Darmanin?

Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, peut-il payer le prix de ce qui ressemble à une débâcle judiciaire? Lui et le Premier ministre Sébastien Lecornu ont en tout cas pris les devants en sollicitant d’urgence une inspection. «Les plaintes ont été classées et on peut se demander pourquoi le principal suspect, qui fait manifestement l’objet de graves soupçons de violences sexuelles sur mineurs, n’a pas été mis hors de portée des jeunes», a déclaré le ministre de la Justice. «Pourquoi met-on autant de temps à transmettre le suivi de la plainte, sur papier, entre le parquet de Toulouse et celui d’Auch? Pourquoi, lorsque la procureure de la République demande des actes d’enquête, ceux-ci ne sont-ils manifestement pas réalisés? Pourquoi ne sommes-nous pas intervenus alors que des plaintes contre cet homme existaient depuis de longs mois? » Autant de questions redoutables pour le système judiciaire qu’il dirige.

Articles les plus lus