Sanctionnée par l’Union européenne
Qui est Xenia Fedorova, la (présumée) espionne russe qui embarrasse la France?

Cette femme de 45 ans, ex-patronne de Russia Today, était chroniqueuse sur la chaîne CNews avant d’être expulsée du territoire français. Le ministère de l’Intérieur la considère comme une agent à la solde de Vladimir Poutine.
L'ex-patronne de Russia Today était chroniqueuse sur la chaîne CNews avant d’être expulsée du territoire français.
Photo: XAVIER GALIANA
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Margaux Baralon

C’est une curieuse comédie qui se joue depuis le 13 septembre, le mercredi soir et le dimanche après-midi, sur le plateau de la chaîne d’opinion française CNews. Pour l’émission «L’Heure inter», consacrée à l’actualité internationale, les présentateurs Gauthier Le Bret (le mercredi) et Olivier de Keranflec’h (le dimanche), s’entourent d’une ribambelle de chroniqueurs et… d’un panneau en carton.

Dessus s’étale le visage d’une femme de 45 ans aux longs cheveux bruns que les spectateurs réguliers connaissent bien: Xenia Fedorova avait jusqu’ici son rond de serviette dans les locaux parisiens de la chaîne, propriété du milliardaire Vincent Bolloré. Outre son intervention dans «L’Heure inter», on pouvait également l’entendre parler des églises orthodoxes de France et d’Europe dans «Lumières orthodoxes» et la lire dans la tripotée de titres appartenant au même groupe de média, du «Journal du Dimanche» au «JDNews».

Contrairement à ce que pourrait laisser penser cette mise en scène dramatique du panneau de carton, Xenia Fedorova n’est ni tragiquement décédée, ni prise en otage. Depuis le 25 juillet dernier, elle fait l’objet d’un arrêté d’expulsion du territoire français. Le 25 septembre, l’Union européenne a elle aussi pris des mesures, en la frappant d’une interdiction de voyager et en gelant ses avoirs, traitement réservé aux proches de Vladimir Poutine depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022.

Le ministère de l’Intérieur français, comme l’UE, avancent le même motif pour justifier ces sanctions: Xenia Fedorova, loin d’être une chroniqueuse comme les autres, est une agent russe. Elle «soutient des actions et politiques imputables» au Kremlin qui «compromettent ou menacent la démocratie et la stabilité dans l’Union et dans l’un de ses États membres», explique l’UE. Elle «s’inscrit comme un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes» dans le but de «déstabiliser l’ordre public» dans l’Hexagone, affirmaient déjà les autorités françaises en juillet. En un mot comme en cent, Xenia Fedorova est donc considérée comme une espionne.

Régurgiter le langage du Kremlin

D’où viennent ce qui ne sont plus des soupçons mais, de la part des autorités françaises et européennes, des certitudes? D’abord, des propos tenus par Xenia Fedorova à l’antenne de CNews et ailleurs. Elle ne parle ni de guerre ni d’invasion en Ukraine, mais d’une «opération spéciale», l’expression officielle du régime russe. L’invasion du Donbass, en 2014? Une «guerre civile». La révolution de Maïdan, également en 2014? Un «coup d’Etat». La déportation d’enfants ukrainiens? Des «évacuations humanitaires».

Dans son livre «Bannie», qui raconte ce qui se rapproche selon elle d’une censure permanente de sa personne par l’Etat français, elle regrette que l’on présente la guerre en Ukraine comme une agression russe, et accuse l’Occident d’entraver une paix ardemment désirée par Vladimir Poutine. Dans le même temps, elle accuse les Etats baltes de «glorifier le nazisme», et l’Europe de vouloir «effacer» le rôle de l’Union soviétique dans la victoire de 1945. A chaque fois, il s’agit d’une régurgitation des éléments de langage du Kremlin.

Xenia Fedorova n’en est pas à son coup d’essai. En 2004, elle joue les figurantes dans un film à la gloire du FSB, les services de renseignement russes, selon «Le Monde». Celle qui a entrepris des études en relations internationales avant de se tourner vers le journalisme a d’abord été postée à Berlin. Or, depuis 2024, elle est interdite de fouler le territoire allemand, l’Allemagne la soupçonnant d’ingérence. Son arrivée en France est motivée par le lancement de l’antenne locale de la télévision russe Russia Today (RT).

«Le challenge le plus difficile de ma carrière»

Financée par le Kremlin directement dans le but d’imposer un autre narratif face aux médias occidentaux traditionnels, RT essaime un peu partout dans le monde à partir de 2005, et reçoit une enveloppe de 20 millions d’euros pour s’implanter dans l’Hexagone en 2017. «C’est le challenge le plus difficile de ma carrière», explique à l’époque la jeune femme lors d’une présentation de la chaîne lors d’un salon professionnel, à Cannes.

Déjà, alors que les dents de bien des diplomates et des journalistes grincent à l’idée de voir naître un organe propagandiste, elle se pose en victime: «Je pensais que le paysage médiatique français serait plus ouvert à la diversité.» D’un autre côté, elle l’assume dans une interview à la chaîne YouTube Thinkerview – qui invite régulièrement des personnalités complotistes: «Il y a beaucoup de désinformations à propos de sujets internationaux importants et j’ai senti que c’était un problème.»

L’expérience Russia Today

Dans les faits, RT France reste fidèle à la lignée dictée par sa rédactrice en chef, Margarita Simonian: «Nous travaillons pour l’Etat [russe], nous défendons notre patrie, comme le fait par exemple l’armée.» Selon le chercheur Maxime Audinet, qui a écrit un livre dédié à RT, «Un média d’influence d’État», la chaîne «revendique une approche populiste, c’est-à-dire qui s’oppose au mainstream, à l’establishment». «On a des témoignages qui montrent que ces acteurs assument le cadre de la post-vérité, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de hiérarchie entre la réalité factuelle et l’opinion», explique-t-il lors d’une conférence en 2024.

Satire, autodérision, inversion accusatoire… l’expert détaille toutes les astuces, notamment langagières, déployées par RT pour «affaisser la matière factuelle» et créer de la confusion. «Et dans la couverture des actualités liées à la Russie, vous avez une rigidification éditoriale» pour atteindre de la pure propagande. En 2017, après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, Xenia Fedorova l’interpelle pour lui demander pourquoi ses journalistes n’ont pas eu accès au QG de campagne du candidat. «Encore faut-il qu’ils soient journalistes», tacle le président français, qui reproche à RT d’avoir «produit des contre-vérités».

Toute-puissante chez Bolloré

En 2022, l’invasion de l’Ukraine provoque un sursaut en France et la chaîne RT est interdite – ce qui ne l’empêche pas, dans un premier temps, d’émettre sur Internet. La fermeture officielle intervient en 2023, et Xenia Fedorova dénonce encore et toujours un «acharnement». Arrivée dans la galaxie Bolloré en 2025 avec la publication de «Bannie» chez Fayard, maison d’édition détenue par le milliardaire, elle prend rapidement du galon. Car ce qui dérange, c’est que la quadragénaire ne se contente pas de porter la bonne parole du Kremlin dans les journaux et sur les plateaux de télévision. Elle est aussi capable de faire taire ceux qui la contestent.

Plusieurs chroniqueurs invités régulièrement dans «L’Heure inter» en ont fait les frais. Sur LinkedIn, l’un d’entre eux, Bruno Clermont, général de l’armée française à la retraite, s’insurge en avril 2026: «Cette femme est à l’origine de mon limogeage de la chaîne CNews, où j’ai officié pendant 4 années comme consultant défense. Un limogeage en 30 secondes: un texto et un coup de fil. Elle ne supportait pas que cette fonction ne soit pas occupée par un général pro-russe.» Auprès de France info, un salarié confirme: «Elle avait le droit de vie ou de mort sur nous, elle était intouchable». Un autre s’enflamme dans les colonnes de «L’Express»: «La majorité de mes collègues sont consternés, jusqu’à la direction d’ailleurs. Presque personne n’est d’accord avec l’évolution [pro-russe] de la ligne éditoriale et l’importance prise par Fedorova.»

Cette évolution ressemble à celle de beaucoup de bons petits soldats au sein des structures détenues par Vincent Bolloré. Mais Xenia Fedorova est plus que cela. Dans les épreuves de «Bannie», elle se disait la «protégée» du milliardaire. La nature exacte de leur relation est résumée pudiquement par un rédacteur en chef de l’un des médias concernés dans «Le Monde»: «La Russie, les chroniques de Xenia… C’est le patron, c’est l’amour.»

Dans le collimateur

Du côté des personnalités politiques, on prend ça très au sérieux. Notamment dans le camp d’Emmanuel Macron. Celui-ci n’a toujours pas digéré, entre autres, que Sputnik, agence de presse russe qui partageait avec RT la même rédactrice en chef, ait activement répandu des rumeurs, avant et après son élection en 2017, sur sa prétendue homosexualité. «Sa présence, partout, m’interroge sincèrement», éructe Nathalie Loiseau, eurodéputée Renew (le groupe centriste au Parlement européen), auprès de France info en mai dernier. «Dans son pays, beaucoup aimeraient bien avoir la même liberté d’expression qu’elle, certains en sont même morts…» L’autorité de régulation de l’audiovisuel public en France, l’Arcom, a même été saisie directement par la présidente du groupe Renew pour examiner des déclarations «propagandistes» de Xenia Fedorova.

Mais c’est surtout le ministère des Affaires étrangères français et le contre-espionnage qui surveillent alors de près celle qui est une «ligne directe avec Moscou». D’autant que le début de la campagne pour l’élection présidentielle de 2017 s’accompagne de beaucoup d’inquiétudes concernant une potentielle ingérence russe. Plusieurs candidats déclarés, comme Gabriel Attal, issu du parti d’Emmanuel Macron, Edouard Philippe, classé à droite, ou Raphaël Glucksmann, qui participe à la primaire socialiste, sont ciblés par des campagnes de désinformation venues de Russie.

Expulsée et arrivée… en Suisse

En juillet, le ministère de l’Intérieur français planche activement sur une solution pour expulser Xenia Fedorova, qui possède depuis avril 2017 un «passeport talent», un titre de séjour spécial remis par les autorités françaises aux étrangers ayant des compétences particulières. En août 2024, celui-ci avait été renouvelé automatiquement. Finalement, la sanction tombe le 29 juillet dernier. Un arrêté se calque sur la décision de Berlin deux ans auparavant: la propagandiste «contribue à la diffusion d’un discours de désinformation et de déstabilisation», estime le ministère de l’Intérieur, dans le but de «manipuler l’opinion publique» et de «saper la confiance des citoyens européens, et en particulier des citoyens français, en leurs institutions». Moins de deux mois plus tard, l’Union européenne lui emboîte le pas.

Entre les deux, Xenia Fedorova saisit la justice, qui la déboute par deux fois. Celle qui a quitté le pays de son plein gré, se réfugiant selon les services de renseignement français d’abord à Rome, puis en Turquie, signe toujours des chroniques dans le «Journal du Dimanche» et le «JDNews», qui appartiennent au même groupe que la chaîne de télévision. À la rentrée, le doute plane quant à la possibilité de la faire revenir à l’antenne à distance, et le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez menace même CNews de sanction pénale. La décision de l’Union européenne tombe donc à point nommé.

Illustration d'ingérence?

Fin de l’histoire? Pas nécessairement. En France, CNews ne cesse de surfer sur cette histoire, panneau en carton à l’appui, dénonçant une injustice et une atteinte à la liberté d’expression. Ce qui permet d’entretenir le narratif préféré de Xenia Fedorova: celui d’un Etat français plus autoritaire que le régime de Vladimir Poutine. Et la campagne présidentielle ne fait que commencer, déjà électrisée par la question de la proximité des candidats d’extrême gauche (Jean-Luc Mélenchon) et d’extrême droite (Marine Le Pen) avec Vladimir Poutine.

Mais Xenia Fedorova affirme aussi, dans un entretien au média d’extrême droite «Omerta», être passée par la Suisse après son expulsion. Or, la votation du 27 septembre dernier sur une neutralité stricte – largement rejetée, alors qu’une adoption aurait entraîné la levée des sanctions contre la Russie – était au cœur des préoccupations du Kremlin. Plus qu’une trépidante histoire d’espionnage, le parcours de Xenia Fedorova est donc une illustration de la stratégie d’ingérence russe partout en Europe.

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