Israël a annoncé vendredi la reconnaissance officielle du Somaliland, une première pour cette république autoproclamée qui a fait sécession de la Somalie et n'était à ce jour reconnue par aucun autre pays. Avec les retombées géopolitiques qu'un tel rapprochement peut entraîner autour de la mer Rouge, l'annonce israélienne a provoqué un concert de condamnations, de la part de la Somalie, de Djibouti, de l'Egypte mais aussi de la Turquie, qui a fustigé une «ingérence».
Le président américain Donald Trump a aussi réagi. Dans un entretien au «New York Post» vendredi, il s'est dit opposé à une reconnaissance par les Etats-Unis du Somaliland. «Non», a déclaré le président américain au journaliste qui posait la question par téléphone, avant qu'il ne s'interroge, depuis son club de golf de Floride: «Est-ce qu'il y a vraiment des gens qui savent ce qu'est le Somaliland?»
Le territoire du Somaliland – de la taille de l'Uruguay (175'000 km2), situé à la pointe nord-ouest de la Somalie – est désormais considéré par Israël comme «un Etat indépendant et souverain», selon un communiqué des services du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Une déclaration «conjointe et mutuelle» a été signée par les deux pays.
Partenariat stratégique
Dans un appel en visioconférence avec le président du Somaliland Abdirahman Mohamed Abdullahi, le chef du gouvernement israélien a applaudi une «amitié» et une «belle opportunité pour élargir» un partenariat entre les deux pays, notamment dans les domaines économique et agricole. Le président du Somaliland, surnommé également «Irro», a lui salué «un moment historique». «Cette étape marque le début d'un partenariat stratégique qui promeut les intérêts mutuels, renforce la paix et la sécurité régionales», a-t-il réagi sur X.
Le Somaliland a déclaré unilatéralement son indépendance en 1991, alors que la République de Somalie sombrait dans le chaos après la chute du régime militaire de l'autocrate Siad Barre. Il fonctionne depuis en autonomie, avec ses propres monnaies, armée et police, et se distingue par sa relative stabilité comparé à la Somalie, minée par l'insurrection islamiste des shebab et les conflits politiques chroniques.
Mais il n'était jusqu'alors reconnu publiquement par aucun pays, ce qui le maintient dans un certain isolement politique et économique malgré sa situation à l'entrée du détroit de Bab-el-Mandeb, sur l'une des routes commerciales les plus fréquentées au monde reliant l'océan Indien au canal de Suez. La région est en proie aux difficultés économiques (inflation, chômage, pauvreté...) mais aussi à des conflits dans l'est, où le gouvernement a perdu le contrôle la région de Sool.
Le ministre des Affaires étrangères israélien Gideon Saar a indiqué vendredi que les deux pays allaient établir «des relations diplomatiques complètes, avec la nomination d'ambassadeurs et l'ouverture d'ambassades». Et le président du Somaliland a été invité en Israël, d'après les services de Netanyahu.
Vague de condamnations
La reconnaissance a provoqué la colère en Somalie, où le gouvernement tient vendredi soir une réunion de crise, selon deux sources au sein du cabinet du Premier ministre somalien. «La Somalie a déjà pris contact avec ses principaux partenaires internationaux«, a déclaré l'une d'entre elles à l'AFP. Son chef de la diplomatie s'est ainsi entretenu avec ses homologues en Egypte, Djibouti et Turquie. Les quatre ministres ont exprimé leur «rejet total et leur condamnation» de cette décision, et souligné leur «plein soutien à l'unité, à la souveraineté et à l'intégrité territoriale de la Somalie», selon un communiqué du ministère égyptien des Affaires étrangères.
Selon un communiqué du bureau du Premier ministre somalien Hamza Abdi Barre, la reconnaissance du Somaliland par Israël exacerbe également «les tensions politiques et sécuritaires dans la Corne de l'Afrique, la mer Rouge et le golfe d'Aden, le Moyen-Orient et la région au sens large».
Ankara a dénoncé la «politique expansionniste» d'Israël et une «ingérence manifeste dans les affaires intérieures de la Somalie». Le gouvernement turc a pointé du doigt «un nouvel exemple des actions illégales du gouvernement Netanyahu, visant à créer une instabilité régionale et mondiale».
Le ministère des Affaires étrangères de l'autorité palestinienne s'est aussi inquiété de cette annonce, affirmant qu'Israël «a déjà évoqué le Somaliland comme destination pour l'expulsion de représentants du peuple palestinien, en particulier depuis la bande de Gaza».
Les shebab, groupe islamiste armé lié à Al-Qaïda qui se bat depuis 2006 contre le gouvernement somalien, ont aussi réagi. Ils ont affirmé samedi qu'ils «combattraient» toute tentative d'Israël d'«utiliser» le Somaliland après que le gouvernement israélien a reconnu officiellement vendredi cette république autoproclamée. Les shebab «rejettent l'ambition des Israéliens de revendiquer ou d'utiliser des parties de nos territoires. Nous ne l'accepterons pas et nous la combattrons, si Dieu le veut», a déclaré leur porte-parole Ali Dheere dans un communiqué. «C'est une humiliation du plus haut degré aujourd'hui de voir certains Somaliens célébrer une reconnaissance par le Premier ministre israélien Netanyahu», quand Israël est «le plus grand ennemi de la société islamique», a-t-il poursuivi.
Alliés contre les Houthis
Pour Israël, l'intérêt d'un tel rapprochement est aussi géostratégique, estime dans un récent rapport l'Institut d'études de sécurité nationale (INSS) basé à Tel Aviv. Engagé sur plusieurs fronts régionaux depuis le début de la guerre à Gaza et l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023, «Israël a besoin d'alliés en mer Rouge pour de nombreuses raisons stratégiques, notamment une potentielle campagne contre les Houthis» du Yémen, analyse l'INSS.
«Le Somaliland est un candidat idéal pour une telle coopération»: son territoire offrirait «un accès potentiel à un terrain d'opérations». Alors que Benjamin Netanyahu doit rencontrer la semaine prochaine aux Etats-Unis son grand allié Donald Trump, l'Institut rappelle aussi que pour le Somaliland, «la récompense la plus convoitée serait une reconnaissance américaine», qui pourrait pousser de nombreux pays à emboîter le pas à Washington.