Les experts de l'élimination du dioxyde de carbone (CO2), rassemblés cette semaine à Milan, alertent sur le déficit de recherche et d'investissements dans ce secteur considéré comme incontournable pour atténuer le changement du climat. Encore marginale et chère, l'élimination du CO2 («carbon dioxide removal» en anglais, CDR) consiste à retirer de l'atmosphère ce gaz à effet de serre déjà émis, pour le stocker durablement, sous terre ou dans des produits à longue durée de vie.
«Il y a de l'intérêt pour ces solutions, mais beaucoup moins qu'il y a seulement deux ou trois ans. Quand Donald Trump est revenu au pouvoir, les choses ont beaucoup changé, puis avec les guerres, la situation s'est encore aggravée», explique à l'AFP Massimo Tavoni, professeur d'économie du changement climatique à l'Ecole polytechnique de Milan, coorganisatrice de la conférence avec le Centre euro-méditerranéen sur le changement climatique (CMCC), fondation italienne de recherche sur le climat.
Reforestation
L'élimination du carbone ne représente que l'équivalent de 5% des émissions annuelles mondiales de CO2, selon la 3e édition du rapport «The State of Carbon Dioxide Removal», présenté à Milan. La quasi-totalité – 99,9% – se fait par une technique naturelle, essentiellement en plantant des arbres. Par la photosynthèse, l'arbre capte le carbone de l'air pour le stocker dans ses racines, son tronc, ses branches.
De la Chine aux Etats-Unis, en passant par l'Europe et le Brésil, la reforestation permet de «séquestrer» davantage de CO2, qui vient largement de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz. Mais ces plantations stagnent et posent des problèmes de concurrence avec les terres agricoles, rappelle le rapport de référence.
Pas un permis de polluer
A Milan, des scientifiques américains, allemands, chinois ou australiens présentent jusqu'à vendredi le fruit de leurs recherches sur des méthodes technologiques d'élimination du carbone. Ces travaux ne concernent pas le filtrage des fumées à la cheminée d'usines ou de centrales à gaz et charbon (captage et stockage du CO2): il s'agit bien ici de récupérer le CO2 déjà présent et accumulé dans l'air, à des niveaux de concentration très faibles.
L'objectif n'est pas de permettre aux industriels d'envoyer plus de CO2 dans l'air, martèlent les scientifiques: la priorité reste de réduire les émissions actuelles le plus possible, et d'éliminer le CO2 résiduel.
En retard
La transformation via pyrolyse de résidus végétaux (en biochar, une matière poreuse qui permet de retenir eau et nutriments sur les terres agricoles), et le captage après combustion de biomasse (résidus agricoles) représentent la quasi?totalité des applications actuelles.
Le futuriste captage direct du CO2 dans l'air, avec des sortes de gros ventilateurs aspirant l'air pour en extraire le CO2, est pratiqué sur un site en Islande mais les volumes restent négligeables; des entreprises comme Microsoft les financent. L'augmentation de l'alcalinité de la mer, qui provoque ensuite une absorption du CO2 de l'atmosphère, a connu un fort intérêt scientifique ces derniers mois, notamment pour en contrôler les effets sur l'environnement.
Mais sur le mur du Polytechnique de Milan, l'élimination novatrice reste un minuscule carré par rapport au conventionnel (seulement 2 millions de tonnes de CO2 en 2025, sur plus de 40 milliards de tonnes émises par les humains). Ces méthodes restent chères: la plupart coûtent plus de 200 dollars/tonne de CO2, bien au-dessus des prix actuels du CO2. Les projets novateurs actuellement prévus restent «très en deçà des scénarios», alertent les auteurs du rapport. Les investissements nécessaires se chiffrent en milliards d'euros et les résultats de projets pilotes ont parfois déçu.
Argent public
«Le passage à l'échelle de ces technologies prend du temps, et c'est pour cela que ces prochaines années seront vraiment cruciales», souligne Morgan Edwards, de l'université du Wisconsin à Madison, qui a supervisé le rapport d'évaluation, financé par des universités, la Commission européenne et le Royaume-Uni.
Mais qui paiera pour filtrer l'air? «C'est un bien public», souligne la scientifique. «Des entreprises peuvent jouer ce rôle important au début, mais à long terme nous aurons besoin des Etats».