Un film à voir au cinéma
L’intense discrète Elodie Bouchez est bouleversante dans le film «Ulysse»

Dans «Ulysse» de Laetitia Masson, la comédienne Elodie Bouchez joue le rôle d’une mère qui lutte sans faillir pour que son petit garçon puisse s’immiscer dans une société qui ne voulait pas vraiment de lui. Rencontre avec une actrice à la fois douce et ardente.
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Elodie Bouchez est lumineuse dans «Ulysse», le dernier film de Laetitia Masson. Elle incarne une mère qui se bat pour que son fils.
Photo: Getty Images
Laurence Desbordes
Laurence Desbordes
L'Illustré

Elle arrive emmitouflée dans une parka qu’elle a empilée sur un tricot aux accents surannés. Il pleut sur Paris en ce début juin et le ciel gris pèse lourd sur la capitale française. Mais lorsque l’actrice pénètre dans ce bar du XIVe arrondissement, son immense sourire éclaire le lieu où flottent encore le parfum d’un bœuf bourguignon et la morosité des lendemains de fête.

Il est 14 heures, Elodie Bouchez s’attable en toute discrétion. Elle ne fait pas partie de cette caste d’actrices qui scrutent le périmètre pour être certaines qu’on les reconnaisse. Au contraire même.

Une épopée intime

Une eau gazeuse plus tard, on se lance dans un échange qui durera plus d’une heure et dans lequel la comédienne se livrera avec un naturel touchant. Une sincérité détonante et étonnante dans un monde où l’on se complaît dans des certitudes erronées. Tout comme dans Ulysse, film autobiographique de Laetitia Masson dans lequel une femme refuse que son enfant, atteint d’un syndrome génétique, soit englué dans une case «handicapé» et ne puisse ni réaliser ses rêves, ni s’assumer.

Elodie Bouchez avec Alphonse Roberts qui joue son propre rôle, un enfant puis un jeune homme pas tout à fait comme les autres.

Ce rôle de mère Courage, il fallait qu’il soit endossé par une actrice spéciale aux yeux de Laetitia Masson. Car celui qui joue Ulysse dès l’adolescence, c’est Alphonse, son propre fils. Et dès les premières images, il est indéniable que la cinéaste a fait le bon choix. Le cocktail de ces deux sensibilités captive le cœur. «Je connais Laetitia depuis longtemps. Nous nous sommes croisées dans la salle d’attente du pédiatre. Nous étions deux jeunes mères chacune avec son petit garçon», confie Elodie Bouchez. C’est peut-être cette rencontre qui, ensuite, a fait que leurs chemins se côtoient au fil des ans et a donné aux deux femmes l’envie de travailler ensemble.

En 2013 ce fut GHB, en 2021 Chevrotine (un téléfilm pour Arte) et en 2022 Un hiver en été. Jusqu’à la sortie d’Ulysse, l’histoire de ce petit gars qui a fait un long voyage avant de pouvoir se réaliser. Certes, il n’est pas devenu un grand cuisinier comme Cyril Lignac, qu’il admirait plus que tout, mais, grâce à la ténacité et au soutien de sa mère, il s’approchera autant que possible des fourneaux.

Un début de carrière sur les chapeaux de roues

Etre épaulé sur le chemin que l’on a choisi d’emprunter, Elodie Bouchez l’a vécu. Son papa, architecte puis chauffeur de taxi à la suite d’un revers de fortune, et sa maman, assistante de direction, l’ont accompagnée, elle, leur fille unique, vers cette profession pas forcément rassurante quand on n’est pas du sérail: «Ils m’ont laissé faire et, grâce à eux, j’ai pu tracer ma route de manière sereine. C’est vrai que c’est dur de faire confiance, de ne pas avoir peur pour ses enfants.» Mais monter sur les planches fait partie des projets de la solaire quinquagénaire depuis son plus jeune âge. Telle une artisane du rôle sur mesure, elle a tissé sa carrière avec douceur et constance.

Dès l’âge de 13 ans, elle court les castings le mercredi tandis que sa mère l’attend dans un café des environs. Il lui semble que le théâtre est plus accessible, pourtant c’est Serge Gainsbourg qui le premier la placera sous les projecteurs avec Stan the Flasher, son film testament. Sa maman, toujours elle, qui admire l’artiste encourage sa fille de 15 ans à se rendre aux essais pour obtenir le rôle. On lui fait lire du Shakespeare, puis elle est convoquée chez Gainsbourg rue de Verneuil.

Sur place il y a Bambou, Aurore Clément et Claude Berri, qui joue un homme décrépit par la vie. Le fumeur de Gitanes lui demande de tourner la tête, de sourire et lui balance: «Allez, c’est toi qui as le rôle.» Elle sera Natacha, l’élève de Stan (joué par Claude Berri), un poète-écrivain vieillissant qui enseigne l’anglais pour survivre et côtoie des jeunes filles en fleur. Le long métrage fait un flop en salle mais il offre à l’adolescente d’alors une chambre avec vue sur le cinéma. «Ils ont tous été très gentils sur le tournage.»

«
Je suis très sensible à l’écriture. J’ai besoin de sentir une patte, une fibre, une personnalité
Elodie Bouchez
»

Grâce à l’argent gagné avec cette première prestation, l’adolescente s’inscrit dans un lycée parisien où l’on enseigne aussi le théâtre. Une paire d’années plus tard, pas à pas, elle se dirige vers le cinéma d’auteur. C’est Tango de Patrice Leconte, en 1993, et Le péril jeune de Cédric Klapisch, en 1994, où elle rencontrera Romain Duris, avec qui elle restera cinq ans. Un an plus tard, André Téchiné lui propose ses fameux Roseaux sauvages, qui lui ouvriront une porte vers la reconnaissance de toute la profession.

En effet, avec le rôle de Maïté Alvarez, une jeune fille au cœur tendre mais bien ancrée dans la vie, Elodie Bouchez remporte le César du meilleur espoir féminin. Sa grâce et sa fragilité entrent en communion avec les années 1990 du cinéma français. Et le point d’orgue de cette décennie sera en 1998, La vie rêvée des anges d’Erick Zonca, pour lequel elle obtiendra le César de la meilleure actrice.

La France, terre de prédilection

On ignore si c’est ce prix tant convoité par les artistes du 7e art ou si c’est la trentaine, mais les premiers rôles se font ensuite moins nombreux et les films de plus en plus confidentiels. Elle ne se rue pourtant pas sur des scénarios qui ne lui correspondent pas: «Je suis très sensible à l’écriture. J’ai besoin de sentir une patte, une fibre, une personnalité», avoue-t-elle.

Elle attache alors sa ceinture de sécurité et s’envole un temps pour les Etats-Unis avec son compagnon Thomas Bangalter, un des deux casqués de Daft Punk, et leurs deux garçons. Elle y enchaîne les séries comme Alias aux côtés de Jennifer Garner ou The L Word avec Mia Kirshner. Bien sûr, le cinéma indépendant américain l’accueille à bras ouverts, mais la France reste son terrain de prédilection.

Laetitia Masson, la réalisatrice qui a décidé de raconter l’histoire de son fils, Alphonse Roberts, Elodie Bouchez et Laurent Pétin.
Photo: Getty Images

Retour à Paris, où c’est Jeanne Herry (fille de Miou-Miou et de Julien Clerc) qui lui remet le pied à l’étrier avec les formidables Pupille et Je verrai toujours vos visages. Lorsqu’on lui demande si cela change quelque chose d’être sous la direction d’une femme, elle réfléchit longuement avant de répondre: «Non, chaque film est une expérience différente, avec une personnalité différente qui nous dirige. Mais cela s’arrête là.»

Alors on enchaîne avec une question qui brûle les lèvres à chaque fois que l’on rencontre une actrice qui a commencé toute jeune. «Oui, l’ère #MeToo a changé beaucoup de choses. Tous les comédiens, mais aussi les techniciens de plateau, les réalisateurs, etc. doivent faire une formation obligatoire sur internet contre les violences sexistes et sexuelles établie par le Centre national du cinéma et de l’image animée. Ensuite, on obtient un macaron qui a une certaine durée de validité et nous permet de jouer.

Au début des tournages, des avocats sont aussi présents sur le plateau. Je trouve ça rassurant car on se sent moins seule si on en vient à être confrontée à ce genre de situation. Je dois avouer que, après toutes ces histoires qui sont sorties, j’ai beaucoup repensé à mes 20 ans et au fait qu’il ne m’était rien arrivé.»

Entre ombre et lumière

Aujourd’hui, à 53 ans, l’artiste semble se retourner sans nostalgie sur cette jeunesse qui l’a à peine quittée: «Il y a deux possibilités: soit on subit ce passage, soit on l’accompagne tant bien que mal. Pour le moment, je n’ai pas envie d’avoir recours à de la chirurgie esthétique. J’ai envie d’avancer dans le temps avec mon vrai visage. Je sais que c’est compliqué mais j’en suis là. La seule chose, c’est que je suis peut-être un peu plus regardante sur l’éclairage des plateaux.»

Dans Ulysse, elle est d’un naturel surprenant, qu’elle joue une femme dans la vingtaine ou dans la quarantaine. Sans artifice, seules les lumières changent au fil des ans et des combats menés par cette mère qui oscille entre raison et intuition, entre administration paternaliste et possibilité d’offrir à son enfant la liberté d’être lui-même.

«
Il est important que nos enfants trouvent leur place dans ce monde, quels qu’ils soient
Laetitia Masson
»

D’ailleurs, l’indépendance semble être un modus vivendi chez Elodie Bouchez. «C’est vrai que j’aime vivre en toute liberté, même si parfois la célébrité m’en dérobe un petit bout. Mais je tiens à garder la possibilité d’observer et de m’inspirer de ce qui m’entoure. Alors je m’expose le moins possible, sauf quand c’est nécessaire.»

C’est donc en 2024 à Cannes, pour la présentation de L’amour ouf de Gilles Lellouche, que la lumineuse actrice a fait une montée des marches remarquée avec Thomas Bangalter, son compagnon depuis près de vingt-cinq ans, et leurs fils, Tara-Jay (24 ans) et Roxan (18 ans). «Ce n’était pas un «coming out» mais juste une occasion qui s’est présentée. Je n’allais quand même pas les faire passer parderrière! Et comme mon grand fils, qui est chef opérateur, commence à avoir des films sélectionnés, c’était bien d’avoir tout le monde avec moi.»

Celle qui aime autant danser que lorsqu’elle était gamine avoue qu’elle n’a pas du tout de problème avec le fait que son aîné se lance dans le cinéma: «Cela me rassure même parce que je connais ce milieu dans lequel j’ai grandi et qui ne m’a pas abîmée. Ils auraient désiré faire autre chose, cela m’aurait été aussi. Ils font ce qu’ils veulent, c’est leur vie.»

On en revient alors au film de Laetitia Masson et à cette mère qui justement se bat pour que son enfant, malgré sa différence, puisse choisir son destin car «il est important que nos enfants trouvent leur place dans ce monde, quels qu’ils soient». Une jolie phrase de générique de fin d’interview prononcée par une actrice qui force le respect par sa simplicité et l’évidence d’un talent rare. 

Un article de «L'illustré» n°25

Cet article a été publié initialement dans le n°25 de «L'illustré», paru en kiosque le 18 juin 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°25 de «L'illustré», paru en kiosque le 18 juin 2026.

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