Autrefois, on se battait avec des hallebardes. Plus tard, celles-ci ont été remplacées par les canons et des tanks. Mais tout cela est désormais derrière nous: les drones sont devenus les principales armes de guerre. Sur les champs de bataille, leur bourdonnement résonne, du Moyen-Orient à l'Ukraine.
Ces engins de la mort téléguidés sèment le chaos en Iran, à Dubaï ou encore Europe de l'Est – et cela sans le moindre pilote à bord. Depuis les tranchées, les soldats tentent tant bien que mal de les abattre. Mais le constat est clair: la victoire revient à celui qui possède les meilleurs pilotes de drones et qui produit les engins les plus rapides.
Blick s'est rendu dans la «Kill Zone», à la frontière sud de l'Ukraine, entre les derniers villages ukrainiens et les premières positions russes. Là-bas, la guerre des drones fait rage. En journée, tout est figé. Seules les corneilles et les drones traversent le ciel.
L'obscurité, seule protection
Moi, je me trouve juste en dessous, assis dans une tranchée recouverte de troncs d'arbres. Et je sais que chaque pas hors de cet abri pourrait m'être fatal. Les drones russes voient tout, et ils n'ont aucune pitié. La seule protection, c'est l'obscurité. Tant qu'elle n'est pas là, je suis coincé dans cette tranchée avec brigade «Chauve-Souris».
A côté de moi, sur un vieux fauteuil de camping, «Vova», le commandant de la 65e brigade mécanisée de l'armée ukrainienne, surveille les écrans et les radars. Au sol, des drones de combat noirs sont empilés. Sur chacun d'entre eux, le soldat surnommé «33» fixe des explosifs faits maison dans des canettes. Des explosions résonnent régulièrement au loin. Le chat de la troupe, Skura, ronronne sur les genoux de «Vova».
Environ 80% des quelques mille soldats ukrainiens qui meurent chaque jour sur le front sont tués par des drones. De nouveaux modèles, dotés des charges explosives de plus en plus puissantes, incendient des rues entières dans les villages et les villes, parfois très loin du front.
Dans ce contexte, la mission de «Vova» et de ses hommes est claire: abattre tous les drones russes dans un rayon de dix kilomètres.
Douze points pour un Russe, dix pour un drone
«Les bons jours, nous réussissons environ 20 frappes», explique «Vova». «Chaque drone que nous abattons, c'est un attentat évité contre notre pays.» Mais aujourd'hui, le temps est brumeux, ce qui complique le travail des chasseurs de drones.
Aux environs de 7h, un premier drone russe apparaît au-dessus de notre position. Le soldat «33» accourt et place un drone de chasse sur une butte. Le soldat surnommé «Clark» prend les commandes et son acolyte «Ukrop» ajuste l'antenne. «Vova» donne les instructions.
Les quatre combattants ukrainiens ont les yeux rivés leurs écrans scintillants, tandis que je m'assois sur un banc en bois dur derrière eux. Autour de nous, des planches en bois et de la mousse isolante.
L'abri ressemble à une petite cabane de forêt enterrée dans le sol – sans cheminée, mais avec un débit Internet ultra-rapide (merci à Starlink et à Elon Musk). L'endroit serait presque confortable, si les premières lignes russes ne se trouvaient pas à seulement six kilomètres.
Une soirée gaming... mais réellement mortelle
Les drones coûtent environ 1000 francs pièce et peuvent voler à 230 km/h. Ils sont en outre équipés d'une caméra haute définition, grâce à laquelle le combat aérien est diffusé en direct sur les écrans des soldats. L'ambiance est tendue, comme en témoignent les cafés instantanés servis dans des gobelets en plastique.
La guerre moderne ressemble une peu à une soirée gaming – mais avec des conséquences véritablement mortelles. «Si je ne touche pas ce drone, des innocents mourront dans le village», lâche «Clark». S'il atteint sa cible, «Clark» remportera des cigarettes et se verra créditer de dix points sur le compte de l'«Armée des drones».
Ce petit jeu n'a rien d'anodin: en 2024, le ministère ukrainien de la Défense a lancé un concours entre ses unités. Chaque cible éliminée rapporte des points, lesquels permettent à l'unité d'acheter du matériel supplémentaire via une boutique en ligne: un tank détruit rapporte 40 points, un pilote de drone tué 25 points, un soldat éliminé 12 points, un drone abattu 10 points.
Bombe planantes, araignées géantes
Mais pourl l'heure, il n'y a rien à fêter, dans cette tranchée de la «Kill Zone». Le premier combat aérien du jour revient aux Russes. Leur drone vient de frapper une maison située à deux kilomètres d'ici. Au sein de la tranchée couverte, les regards sont vides. Skura, le chat, continue de ronronner. Puis à 10h16, une bombe russe explose à deux kilomètres de nous. La terre tremble. Skura agite un regard distrait. «Vova» hausse les épaules.
De mon côté, ça fait depuis trois heures du matin que j'essaie de faire abstraction d'un besoin pressant. Chaque pas dehors pourrait être le dernier. Uriner ou survivre? La décision est facile. Mon café reste là, tandis que je regarde une énorme araignée grimper lentement sur le tronc d'arbre situé au-dessus de ma tête.
La guerre, c'est souvent attendre. Attendre l'ordre suivant, attendre le prochain drone russe, attendre la prochaine bombe planante, en espérant qu'elle traverse la zone sans nous toucher.
Pendant que je me ronge les ongles, les soldats se reposent sur leurs couchettes en bois et discutent entre eux: de Serhiy Tyschenko, ce soldat ukrainien qui a attendu son évacuation de la «Kill Zone» pendant 471 jours; de la mouette qui a attaqué un de leurs drones il y a quelques jours; des drones russes qui se garent sur les bords des chemins boueux et explosent dès qu'une voiture ukrainienne passe.
Enfin faire pipi après 14 heures
«Cette guerre n'a jamais été aussi brutale que maintenant»,dit «Ukrop». «Les Russes ne respectent plus du tout notre population civile.» Enfants, vieillards, familles entières: «Ils tuent tout ce qui bouge avec leurs drones. Dans cette tranchée couverte, nous sommes plus en sécurité que les gens là-bas dans les villages.»
A 15h11, l'équipe «Chauve-souris» réussit enfin un tir. Après 27 minutes de chasse, «Clark» parvient à faire exploser sa charge explosive sur un drone russe qui transportait une mine. Célébration dans la tranchée. Poignées de main, jurons ukrainiens contre les Russes, bouillie de sarrasin pour fêter et reprendre des forces. Un attentat vient d'être déjoué, ça fait dix points sur le compte.
Jusqu'à quand cette guerre va-t-elle durer? Je pose la question à Vova. «Hier», répond-il avec cynisme. «D'ici là, on continuera à se battre.»
A 17h04, la journée prend fin. La nuit tombe rapidement sur la «Kill Zone» ukrainienne. Le bourdonnement des drones cesse. Enfin! Je peux sortir faire mes besoins.