En bref
- A la Biennale de Venise, très fréquentée, le pavillon autrichien attire jusqu’à deux heures et demie d’attente avec «Seaworld Venice»
- Florentina Holzinger y mêle corps nus, acrobaties, jet-ski et urine filtrée, avec un dispositif soutenu notamment par l’EPFZ
- La critique oscille entre accusation de choc dérivatif, lecture écologique sur la pollution et les eaux montantes, et soupçon de marketing
La Biennale de Venise, c’est l’endroit où il faut être tous les deux ans quand on aime l’art. Des dizaines de milliers de visiteurs, une architecture époustouflante, aussi bien à l’Arsenale que dans les Giardini, des pavillons par dizaines et, quoi qu’on en dise, de très belles choses. L’esthétique, le ludique et l’ornemental s’y disputent la vedette avec le conceptuel, le pointu, l’hermétique.
Et du monde, il y en a. Près de 28'000 amateurs dès la semaine d’ouverture, quelque 10'000 pour la seule première journée, selon les organisateurs. À la mi-juillet, la fréquentation dépassait de 20% celle de l’édition 2024. Cent participations nationales.
Deux heures et demie de queue
Cette année, pourtant, c’est en Autriche qu’il faut être. Ou plutôt devant l’Autriche. Au plus fort de la manifestation, il fallait patienter près de deux heures et demie pour pénétrer dans le pavillon blanc au fond des Giardini, où Florentina Holzinger présente Seaworld Venice.
Deux heures et demie de queue pour voir, entre autres, une femme nue immergée dans un aquarium rempli de pisse filtrée. Et filtrée en direct, s’il vous plaît! A la demande d’une hôtesse, j’ai moi-même eu la chance de contribuer à la performance dans une de ces fameuses cabines en plastique, blanche et bleue, que l’on trouve d’habitude sur les chantiers ou dans les festivals.
Je n’étais d’ailleurs pas le seul Suisse à apporter de l’eau souillée au moulin, puisque l’EPFZ figure parmi les partenaires techniques du dispositif de filtration.
Le spectacle ne s’arrêtait évidemment pas là. Un corps nu, masculin cette fois-ci, se livrait à des acrobaties parmi des sculptures en bronze, tandis qu’ailleurs, un jet-ski attendait sa performeuse dans un bassin voisin. Des corps, des fluides, de la gymnastique et de la plomberie.
Alors, qu’en penser? La critique est divisée. Tristana Chinni, dans «Finestre sull’Arte», parle d’une œuvre «dérivative», d’un «grand patchwork postmoderne» qui cherche délibérément à choquer. Autrement dit, selon elle, beaucoup d’effets, mais pas nécessairement beaucoup de neuf. Après tout, l’actionnisme viennois nous avait déjà habitués, il y a plus d’un demi-siècle, à des rapports assez décomplexés avec les fluides corporels.
Dans «The Guardian», on évoque une performance «dérangeante, écœurante, imbibée d’eaux usées». Mais le journal y voit aussi une proposition artistique puissante, qui oblige à regarder en face notre rapport à la pollution, aux déchets et au corps féminin.
Hettie Judah, dans «Apollo Magazine», observe avec ironie que les gens du monde de l’art restent finalement assez prévisibles: annoncez de la nudité dans un pavillon et les files d’attente ne tarderont pas à se former.
«PISS» en lettres jaunes
D’autres défendent la dimension écologique de l’installation, qui n’est pas sans pertinence dans une ville où la montée des eaux constitue une menace bien réelle. À Venise, entre les eaux qui montent et celles qu’on recycle, le sujet ne manque effectivement pas de profondeur.
Pour ma part, j’ai eu la chance de ne faire qu’une demi-heure de queue. Pour constater, en sortant, que le génie autrichien ne s’arrêtait pas là. C’est un des seuls pavillons, à ma connaissance, à proposer du merchandising. Parmi les objets en vente, une casquette noire frappée du mot «PISS» en lettres jaunes.
J’ai hésité. Vraiment hésité. Mais à 40 euros, le souvenir de ce pissoir postmoderniste m’a paru tout de même un peu cher. Il ne faut pas pousser. Si j’ose me permettre.
En définitive, je ne sais pas si j’ai assisté à une œuvre majeure de l’art contemporain, à une démonstration de recyclage hydraulique ou à une formidable opération de marketing. Probablement un peu des trois. Et c’est peut-être ce qui en fait une performance si parfaitement dans l’air du temps.