L'ennemi juré des patrons se retire
«Si l'initiative de l'UDC est acceptée, des familles entières seront déchirées»

Pendant 20 ans, Daniel Lampart a profondément marqué la politique de l'Union syndicale suisse, d'abord comme économiste en chef, puis comme secrétaire central. Il quittera l’organisation à la fin de l’année, comme il l'a annoncé dans une interview à Blick.
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Daniel Lampart a été l'une des figures de proue de l'USS pendant 20 ans. Il quittera ses fonctions à la fin de l'année.
Photo: KEYSTONE
Ruedi Studer

Les syndicats sont plus influents politiquement qu'ils ne l'ont été depuis longtemps. Ils ont obtenu la 13e rente AVS et ont fait échouer la réforme du système de retraite. La lutte contre l'affaiblissement du droit du travail est désormais imminente.

Daniel Lampart est une figure emblématique de l'Union syndicale suisse (USS): économiste en chef pendant 20 ans et secrétaire général depuis 2011, il a profondément influencé son orientation. Il quittera l'organisation à la fin de l'année. Il a récemment été nommé au conseil d'administration du PK-Netz, une association syndicale qui représente les salariés au sein du deuxième pilier du système de retraite suisse. Daniel Lampart explique ses projets dans un entretien accordé à Blick.

Monsieur Lampart, les organisations patronales peuvent pousser un soupir de soulagement. Celui qui faisait trembler les patrons tire sa révérence!
Daniel Lampart: J'ai eu le privilège de représenter les salariés en politique pendant 20 ans. Ce fut une période formidable, durant laquelle nous avons accompli beaucoup de choses. Cependant, les problèmes demeurent. Les salaires n'évoluent pas au même rythme. Les contrats d'apprentissage sont dévalorisés. La lutte continue, mais je passe le relais. 

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Je continuerai de lutter en première ligne contre toute atteinte aux droits des travailleurs
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Votre départ est-il également lié au président de l'USS, Pierre-Yves Maillard? Il a dit un jour que vous deviez d'abord trouver un terrain d'entente.
J’ai travaillé avec deux présidents, deux personnalités vraiment exceptionnelles. Paul Rechsteiner est originaire de Suisse alémanique, Pierre-Yves Maillard de Lausanne. Ce sont deux mondes très différents. Je suis de Suisse centrale et donc probablement plus proche de la Suisse orientale. Mais j'ai beaucoup appris de Pierre-Yves Maillard. C'est une grande figure socialiste. C’est formidable de pouvoir travailler avec des gens comme ça.

Pierre-Yves Maillard, ce dirigeant syndical aux manières simples et directes, incarne le cœur de l'USS, tandis que vous, féru de chiffres, incarnez la tête. Que pensez-vous de cette répartition des rôles?
Chez moi, tout est toujours parti du cœur, même si cela n'a peut-être pas toujours été perçu ainsi (rires). Mais il faut aussi une analyse claire des problèmes pour pouvoir formuler et défendre des revendications cohérentes. C'est agréable d'entendre dire que les syndicats réfléchissent à ce qu'ils font. C'est d’ailleurs grâce à cela que nous avons obtenu une victoire sociopolitique historique avec l'initiative pour la 13e rente AVS.

Les salaires minimums cantonaux sont sous pression, la loi sur le travail doit être assouplie, le renchérissement s'accélère. Vous quittez l'USS dans une phase délicate.
Il y aura toujours du travail, certes, mais il est temps de passer le relais avant d'être catalogué comme un opportuniste politique. Je resterai en poste jusqu'à la fin de l'année et continuerai de lutter en première ligne contre toute atteinte aux droits des travailleurs. Cela inclut de m'opposer à l'initiative anti-ouvrière des 10 millions d'habitants proposée par l'Union démocratique du centre (UDC). Ils trompent la population en prétendant résoudre ses problèmes. 

Selon les derniers sondages, elle a pourtant des chances d'aboutir.
Si l'initiative est acceptée, nous romprons avec l'Europe, des familles entières seront déchirées et les conditions de travail se dégraderont. Nous aurons alors une Suisse solitaire. Ce n'est pas ce que je veux.

L'UDC affirme qu'avec moins d'immigration, les travailleurs suisses seraient mieux protégés contre la pression sur les salaires.
C'est tout le contraire. La libre circulation des personnes entraînerait la disparition des mesures d'accompagnement, et donc de la protection des salaires. Nous avons toujours défendu avec succès les salaires suisses contre les attaques de l'UDC. Cette initiative est néfaste pour les salaires et les retraites.

Le financement du 13e versement de l'AVS sera tranché lors de la session d’été. Le blocage entre le Conseil national et le Conseil des Etats fait toutefois craindre une impasse difficile à résoudre.
En Suisse, lorsqu'on reçoit une facture, on la paie. Il est donc incompréhensible, selon moi, que le Parlement ne respecte pas ce principe et n'ait pas encore trouvé de solution. J'espère encore que la raison l'emportera et qu'un compromis sera trouvé. A défaut, ce sera finalement la Confédération qui devra financer la 13e rente en puisant dans la caisse fédérale, puisqu'elle en porte la responsabilité.

Au lieu de cela, la droite fait pression pour un âge de la retraite plus élevé.
Il s'agit d’un forcing inutile, car une telle mesure n'a que peu de chances de réunir une majorité. C'est ce qu'a déjà montré la défaite, même partielle, du camp bourgeois lors de la votation sur l'initiative des jeunes libéraux-radicaux sur les retraites.

Une chose est sûre: en décembre 2026, la 13e rente AVS sera versée pour la première fois. Ferez-vous alors sauter les bouchons de champagne?
Nous ne sommes pas très doués pour faire la fête! (Rires.) Ce sera surtout un moment émouvant, en particulier pour celles et ceux qui la recevront. Beaucoup de retraités dépendent de cette 13e rente. Pour quelqu'un pour qui s'offrir une pizza au restaurant est déjà un luxe, la 13e rente AVS représente une véritable fête.

Vous avez été nommé à la présidence du réseau PK-Netz et restez donc fidèle à la question des rentes. Si vous êtes élu en juin, quel sera votre point de départ?
De nombreux salariés ne disposent plus de leur propre caisse de pension et sont désormais affiliés à des organismes commerciaux, comme les fonds collectifs des compagnies d'assurance-vie. Ces structures cherchent à tirer profit de notre épargne-retraite. Il est donc essentiel de garantir aux salariés la possibilité de choisir la solution qui leur convient le mieux.

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Le deuxième pilier est une œuvre sociale, pas un business!
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Pourquoi? Pouvez-vous développer?
Parce qu'il y a une grande différence entre un prestataire qui cherche à faire des bénéfices et à verser des dividendes généreux et un autre qui mise sur un modèle à but non lucratif. C'est une question cruciale! Au final, pour l'artisan ou la vendeuse, cela peut rapidement représenter des dizaines de milliers de francs de plus ou de moins sur leur retraite. Alors que le surveillant des prix vérifie pour chaque taxe sur les sacs poubelles si le rapport qualité-prix est correct, les prestataires de prévoyance commerciaux ne font l'objet d'aucun contrôle.

Vous voyez donc aussi la nécessité d'une action politique?
En fait, il faudrait une loi interdisant aux prestataires de prévoyance d'empocher des bénéfices. Le deuxième pilier est une œuvre sociale, pas un business! Les salariés ont déjà la possibilité de participer aux décisions, mais les employeurs ne respectent pas suffisamment cette règle. Mon objectif pour les années à venir est que cette disposition soit enfin mieux appliquée, afin qu'une part moindre de l'argent soit prélevée aux salariés.

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