La crise du lait met à mal un paysan
«Je dois vendre mes vaches... je ne vois pas d'autre solution»

La crise laitière frappe un paysan du Jura bernois. Surproduction et prix bas l’obligent à se séparer de ses vaches. Il vit désormais de ses économies et lance un appel aux dons pour sa ferme.
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Le paysan Alfred est contraint de vendre ses 22 vaches laitières.
Photo: Raphaël Dupain
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Milena Kälin et Raphaël Dupain

Seul un chemin de gravier étroit et sinueux mène à la ferme d’Alfred*, situées à 900 mètres d'altitude à Sornetan, dans le Jura bernois. Le soleil brille, mais une bise glaciale souffle. Le paysan de montagne accueille l’équipe de Blick avec un sourire chaleureux, malgré une situation difficile. Celui-ci est touché de plein fouet par la crise laitière actuelle. 

Le marché suisse est aujourd’hui saturé de lait. Les paysans peinent à écouler leur production et sont mal rémunérés. La surproduction observée ces derniers mois est notamment liée à une amélioration de la qualité du fourrage. «Je dois vendre mes 22 vaches laitières, je ne vois pas d’autre solution», nous confie le paysan de 55 ans. Avec un prix moyen de 46 centimes par litre de lait de prairie, il ne parvient plus à couvrir ses charges.

Survivre grâce à ses économies

«En temps normal, on devrait pouvoir vivre avec 10'000 litres de lait par mois, explique-t-il. Mais avec ces 4600 francs, je ne vais pas loin.» Avec ce revenu, il doit payer le fourrage, l’entretien des bêtes, les machines et les intérêts bancaires. A cela s’ajoutent encore ses frais de la vie quotidienne. 

«Actuellement, je vis de mes économies, je n’ai pas le choix», regrette le paysan. Il bénéficie encore d’une aide le matin, mais gère seul la ferme familiale qu’il a reprise de ses parents. C’est pourquoi il lance une collecte de dons sur la plateforme Happypot.

Alfred exploite sa ferme tout seul.
Photo: Raphaël Dupain

Depuis près de 40 ans, Alfred travaille chaque jour à la ferme. Tous les deux jours, il transporte environ 1000 litres de lait jusqu’au centre de collecte du village. Les exploitations de plaine sont avantagées: le transformateur vient chercher leur lait. «Mes 500 litres par jour ne les intéressent pas», explique-t-il. S’il ne produit pas, quelqu’un d’autre le fera.

Ses parents étaient payés plus d’un franc par litre. Mais depuis la fin du contingentement laitier en 2009, les règles ont changé: auparavant, les volumes étaient fixés. Aujourd’hui, le marché est libéralisé. «On en paie les conséquences», critique le Jurassien.

Des prix de plus en plus bas

Il existe désormais trois prix indicatifs. Le lait A, utilisé notamment pour le fromage, est mieux payé que le lait C, destiné au marché mondial. Le lait B se situe entre les deux. Un problème persiste: les agriculteurs ne savent pas à l’avance quelle part de leur production sera classée A, B ou C, ni combien ils pourront vendre. «C’est l’acheteur qui décide, je dois faire avec», résume Alfred. Son revenu fluctue donc fortement. 

En février, le prix indicatif du lait A a baissé de 4 centimes pour atteindre 78 centimes. Mais Alfred est loin de ce montant. «Le prix indicatif n’est pas celui payé aux producteurs», rappelle Swissmilk. Les transformateurs achètent le lait à des prix bien plus bas et le revendent plus cher. 

Tous les deux jours, Alfred livre son lait par camion-citerne au centre de collecte le plus proche.
Photo: Raphaël Dupain

Avec la surproduction actuelle, la demande de lait A recule, ce qui réduit encore les revenus des agriculteurs. Swissmilk le confirme: «Avec des prix aussi bas, la production laitière en Suisse ne couvre plus ses coûts.» L’organisation met même en garde contre un futur manque de lait. Le nombre d’exploitations diminue depuis des années. Rien que l’an dernier, 372 fermes ont disparu, soit plus d’une par jour. Les prix bas accentuent encore la pression.

«Il me faudrait au moins un franc par litre pour m’en sortir», explique le producteur. Il en est loin. Il n’entrevoit donc pas d’autre issue que de se séparer de ses vaches laitières.

Elever des bovins au lieu de vaches laitières

Pour ses 22 vaches, il a trouvé un marchand de bétail. Les plus jeunes seront revendues, tandis que les plus âgées, qui ont entre dix et douze ans, finiront probablement à l’abattoir.

Alfred se tourne vers son avenir: l'élevage de bovins pour d'autres agriculteurs.
Photo: Raphaël Dupain

«Abattre des vaches en bonne santé à cause de la pression du marché est un signal d’alarme, estime la Protection suisse des animaux. Le système actuel privilégie la performance et la courte durée d’exploitation, au détriment d’animaux robustes et durables. Une agriculture respectueuse des animaux devrait faire l’inverse.» L’organisation réclame davantage de prévisibilité et des incitations plus équitables. 

A l’avenir, Alfred compte se tourner vers l’élevage de bovins. Il en possède déjà quelques-uns. «Mais ces animaux ne m’appartiennent plus, contrairement à mes vaches laitières», regrette-t-il. Il travaille désormais pour d’autres agriculteurs. Une partie de ces bovins deviendra plus tard des vaches laitières.

Malgré la situation, Alfred reste calme. Il n’a pas le temps de s’arrêter sur ses émotions, la crise exige toute son attention. Mais il le sait: «Les émotions me rattraperont dans quelques jours ou semaines. Ça fait toujours mal de se séparer d’un animal.»

*Prénom modifié

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