C’est une mission qui restera dans l’histoire: en l’espace de dix jours, quatre astronautes ont voyagé très loin de la Terre, plus loin que quiconque ne l’a jamais fait auparavant. Ils ont ensuite tourné autour de la Lune avant de revenir. Des dizaines de milliers de personnes ont assisté au décollage de la fusée début avril, depuis la base de lancement de Cap Canaveral en Floride; parmi elles figurait Thomas Zurbuchen. «J’ai obtenu des billets grâce à des contacts», précise l’ancien directeur scientifique de la NASA.
De 2016 à 2022, le Bernois a été responsable de plus de 130 missions spatiales et a vécu 37 lancements. «Chacun d’entre eux a été une expérience unique. Mais surtout celui-ci, car il y avait des êtres humains dans la capsule.» Une semaine plus tard, l’astrophysicien est dans son bureau de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, où il enseigne les sciences et technologies spatiales.
Thomas Zurbuchen, avez-vous ressenti physiquement le décollage de la fusée?
Oh oui! Bien sûr, j’étais à plusieurs kilomètres de là – les spectateurs sont maintenus à distance pour éviter tout risque, notamment en cas d’explosion –, mais j’ai tout de même vécu ce moment avec une incroyable intensité. Soudain, une énorme boule de feu est apparue. En même temps, de la fumée s’est élevée et la fusée s’est arrachée à l’attraction terrestre. Au début, je n’entendais rien, car la lumière est plus rapide que le son. Mais à un moment, le son m’a frappé de plein fouet. Il y a eu un «rugissement», causé par la combustion de l’hydrogène et de l’oxygène. J’ai fermé les yeux, c’était presque effrayant. J’ai senti le son me traverser le corps.
Connaissez-vous les quatre astronautes qui se trouvaient dans la capsule Orion?
Je les ai déjà tous rencontrés, mais ce ne sont pas des amis proches. Mais les quatre se connaissent bien sûr par cœur. Ce qui est intéressant avec cet équipage, c’est que ses membres ont été sélectionnés très tôt.
Pourquoi?
Premièrement, en raison de l’entraînement long et intensif. Deuxièmement, parce que le décollage a été retardé plusieurs fois. Et troisièmement, parce que la NASA a intérêt à pouvoir dire: «Ce sont les astronautes qui vont voler vers la Lune.» On peut ainsi les inviter à des manifestations et à des émissions de TV, ce qui renforce l’adhésion à la mission, également du point de vue des relations publiques.
Thomas Zurbuchen Dix mille collaborateurs et un budget de 8 milliards de dollars, le natif de l’Oberland bernois, qui a dirigé la NASA jusqu’en 2022, a assurément été le scientifique le plus influent du monde. Aujourd’hui, il enseigne à l’EPFZ. Son épouse, Erin, est professeure de musique. Ensemble, ils ont deux enfants adultes et vivent à Zurich.
Thomas Zurbuchen Dix mille collaborateurs et un budget de 8 milliards de dollars, le natif de l’Oberland bernois, qui a dirigé la NASA jusqu’en 2022, a assurément été le scientifique le plus influent du monde. Aujourd’hui, il enseigne à l’EPFZ. Son épouse, Erin, est professeure de musique. Ensemble, ils ont deux enfants adultes et vivent à Zurich.
Les relations publiques, un domaine parfaitement maîtrisé par la NASA, n’est-ce pas?
Oui. La NASA a toujours su raconter ses histoires d’une manière aussi complète que possible. C’est comme aux Jeux olympiques: se contenter de voir le classement, ça n’a rien à voir avec le fait de vivre l’expérience en direct. Les astronautes apportent leur personnalité spécifique – leur famille, leurs histoires, leurs expériences. Cela fait d’eux des êtres humains, et pas seulement des astronautes. Ainsi, nous nous sentons beaucoup plus proches d’eux. Pour les futures missions d’Artemis, certaines informations sont d’ores et déjà connues.
Lesquelles?
A l’époque où j’étais à la NASA, le Japon avait déjà beaucoup insisté pour participer. Je suis convaincu qu’un Nippon fera partie d’une des prochaines missions, puis probablement un astronaute européen. On ne sait pas encore de quel pays, peut-être l’Allemagne ou la France.
Les membres de l’équipage d’Artemis ont entre 47 et 50 ans. Est-ce l’âge idéal?
On aurait pu envoyer des astronautes plus jeunes, à partir de 30 ans. Mais on ne le fait pas, car ils sont plus sensibles aux radiations et donc plus exposés au risque de cancer. A noter également qu’après avoir accouché les femmes présentent parfois une meilleure résistance aux rayonnements que les hommes. Qui plus est, la maturité émotionnelle est un atout pour ce genre de mission. Ce ne sont pas des promenades de santé, elles sont extrêmement exigeantes. Par exemple, l’organisme de certains astronautes réagit de manière beaucoup plus sensible à l’apesanteur ou supporte moins bien les fortes accélérations au décollage ou à l’atterrissage de la fusée. Et on ne s’en rend compte qu’en vol.
Y a-t-il un type de personnalité idéal pour être astronaute?
Il n’y a pas de place pour les égoïstes dans l’espace. On cherche des personnes ayant un haut niveau d’instruction, présentant une grande stabilité émotionnelle et résistant au stress. Sous pression, les réactions irrationnelles ou agressives n’ont pas leur place. Mais, surtout, les astronautes doivent avoir l’esprit d’équipe. Cette capacité fait d’ailleurs l’objet de tests très approfondis.
Faut-il aussi être très intelligent?
La plupart des astronautes sont vraiment bien formés et intelligents. Mais certains ne sont pas extraordinairement brillants. Je connais des gens qui sont allés dans l’espace et qui ne font pas partie des 50% les plus intelligents de l’humanité. D’ailleurs, ils le savent entre eux et en parlent relativement ouvertement. Un spécialiste de mission était même appelé «poids mort», sur le ton de la plaisanterie.
Qu’est-ce qui va se passer maintenant pour les quatre astronautes?
Ils vont subir des examens médicaux. On y diagnostique des problèmes physiques et émotionnels plus souvent qu’on ne l’imagine. La plupart concernent le système cardiovasculaire, la musculature, les os ou la santé mentale. Les astronautes ont eux aussi leurs limites et ne sont pas des super-héros. Lors de missions de longue durée, l’atrophie musculaire est telle qu’ils ne sont plus capables de tenir debout seuls. Lors de missions plus courtes, c’est la réadaptation à la gravité qui constitue un défi; après l’atterrissage, beaucoup souffrent de vertiges, de nausées, et parfois de vomissements. C’est un stress énorme pour tout l’organisme.
Quelles sont les possibilités de carrière pour l’équipage après une mission?
Il y a différentes voies. Certains estiment avoir atteint leur objectif et se tournent vers le monde des affaires. Ils deviennent porte-paroles ou coachs. D’autres partent enseigner à l’université. D’autres encore restent dans le corps des astronautes, espérant participer à d’autres missions. Christina Koch, par exemple, a de bonnes chances d’être la première femme à se rendre sur la Lune. Ceux qui restent misent tout sur une nouvelle mission.
Dans les années 1970, on a recensé beaucoup de problèmes psychiques, de dépressions et de divorces parmi les membres des missions Apollo. Les astronautes sont-ils mieux accompagnés aujourd’hui?
Un problème de base subsiste: les expériences extrêmes laissent des traces. Les astronautes perdent leur anonymat, ils sont célébrés comme des héros et des héroïnes par le monde entier. Et lorsqu’ils sortent de la lumière, tout s’arrête soudainement. Un phénomène que connaissent aussi les politiques et les sportifs: quelqu’un qui a occupé le devant de la scène au quotidien puis disparaît doit trouver de nouveaux repères. Faute de quoi, la crise existentielle ou la dépression le guettent.
- 11 parachutes se déploient lors de l’amerrissage pour ralentir la capsule Orion.
- 38'400 kilomètres/heure Telle est la vitesse atteinte à certains moments par l’équipage lors de l’entrée dans l’atmosphère, soit 30 fois la vitesse du son.
- 6 minutes Le temps durant lequel la communication entre les astronautes et le centre de contrôle a été coupée, comme prévu, avant l’amerrissage.
- 11 parachutes se déploient lors de l’amerrissage pour ralentir la capsule Orion.
- 38'400 kilomètres/heure Telle est la vitesse atteinte à certains moments par l’équipage lors de l’entrée dans l’atmosphère, soit 30 fois la vitesse du son.
- 6 minutes Le temps durant lequel la communication entre les astronautes et le centre de contrôle a été coupée, comme prévu, avant l’amerrissage.
Avez-vous vécu cela lorsque vous avez quitté la NASA voici trois ans?
Oui. J’en ai parlé volontairement, avec des amis et avec ma famille. Je leur ai dit que ça risquait d’être compliqué. Un ami a veillé activement sur moi. Quand il ne me voyait pas, il m’écrivait. Une fois, je suis resté deux jours chez moi, de plus en plus pensif, je me suis replié. Alors il m’a dit: «Rendez-vous demain à 8 heures au téléski.» Ce n’était pas une question, il ne me laissait pas le choix. Ça m’a aidé. Avoir un réseau solide composé de la famille et d’amis, c’est vraiment décisif. Beaucoup d’astronautes ne l’ont pas, parce qu’avant ils ont uniquement vécu et travaillé dans le cocon de la NASA.
Pourquoi la mission Artemis fascine-t-elle tant de gens?
Parce que la plupart d’entre nous n’ont encore jamais vu des êtres humains s’éloigner autant de la Terre. Et la Lune a elle aussi une signification pour nous: nous pouvons tous la voir. Mars, en revanche, est plus difficile à observer.
Quand irons-nous sur Mars?
Je ne pense pas que ça arrivera dans les trente prochaines années, ni même dans les quarante. Le risque, c’est que nous restions dans notre zone de confort sur la Lune et que nous n’allions pas plus loin, comme ce fut le cas pour la Station spatiale internationale ISS, où nous sommes restés près de trente ans. Pour progresser, il faut impérativement aller de l’avant.
La fin de l’ISS en 2031 est donc une bonne chose?
Oui. Certains de ses composants sont défectueux et l’ensemble du système est technologiquement dépassé. C’est comme pour une voiture: à un moment, elle n’est tout simplement plus suffisamment sûre pour continuer à rouler.
Et quelles seront les conséquences pour la recherche spatiale?
Au début, l’ISS était un lieu de réelles avancées scientifiques. Aujourd’hui, beaucoup de choses sont devenues de la routine. C’est comme pour le Jungfraujoch: auparavant, c’était une authentique station de recherche. Aujourd’hui, la plupart des gens s’y rendent en touristes. L’ISS est en quelque sorte devenue une maison de vacances extrêmement coûteuse. La finalité de la recherche spatiale est de faire de nouvelles découvertes. Lorsqu’on gère un système trop longtemps sans passer à l’étape suivante, on stagne. Et c’est précisément ce qu’il faut éviter.
Une course à la Lune oppose les Etats-Unis et la Chine. Qui va gagner, selon vous?
Ce qui compte aujourd’hui, ce n’est pas qui mène la course, mais qui apprend le plus vite. L’Amérique est toujours en tête. Elle est suivie par la Chine, puis par des pays comme le Japon et l’Inde. Mais ces dix dernières années, la Chine a plus progressé que tous les autres. Si elle continue au même rythme, elle pourrait rattraper son retard, voire dépasser ses concurrents.
Qu’est-ce qui rend les Chinois si performants?
Les ingénieurs chinois qui travaillent sur les fusées et les robots sont extrêmement bien formés; parfois, ils ont même étudié en Occident. Ces dernières années, les budgets accordés par la Chine à la recherche spatiale n’ont cessé d’augmenter, de 8 à 10% par an. Dans le même temps, on observe plutôt des coupes budgétaires dans d’autres parties du monde, y compris en Europe. Le progrès de la recherche spatiale requiert la conjonction de plusieurs éléments: le soutien de l’Etat, l’initiative entrepreneuriale, le savoir-faire technologique et, surtout, du talent. Une fois réunies, ces conditions engendrent une dynamique. Et c’est cette dynamique, très forte, que j’observe en ce moment en Chine.
Avez-vous vous-même voulu être astronaute?
Non. Je préférais construire des engins capables d’aller dans l’espace plutôt que de voler moi-même. Pour devenir astronaute, il faut investir cinq à quinze années de sa vie en entraînements, tests et processus d’équipe. Un choix de vie absolument radical. Ça n’a jamais été la voie que je voulais suivre. Mais si quelqu’un me disait aujourd’hui «Tu te prépares deux ou trois mois et tu pars en mission», j’accepterais immédiatement. J’adorerais voir le ciel nocturne de l’extérieur, découvrir la Terre de cette perspective. Ce serait incroyable.
Cet article a été publié initialement dans le n°17 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 avril 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°17 de «L'illustré», paru en kiosque le 23 avril 2026.