Plainte pénale contre X
Insultée par l'IA d'Elon Musk, Karin Keller-Sutter déclenche une procédure inédite

Insultée par le chatbot sur X, Karin Keller-Sutter dépose plainte. Une enquête pénale est ouverte en Suisse et pourrait faire jurisprudence. L’affaire pose une question clé: une plateforme peut-elle être tenue responsable des dérives de son intelligence artificielle?
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La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter a déposé une plainte contre inconnu.
Photo: keystone-sda.ch
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Fabian Eberhard

Le chatbot Grok devait «frapper très fort» la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter, «avec un argot de ruelle totalement pourri». C’est ce qu’a demandé un utilisateur sur la plateforme X le 10 mars. Le service du milliardaire américain Elon Musk n’a pas tardé à répondre: le robot d’intelligence artificielle a insulté la magistrate du PLR dans un langage vulgaire et sexiste, sous les yeux de tous.

Jusqu’ici, rien de vraiment inédit dans l’univers brutal du service de messages courts d'Elon Musk. Mais cette fois, l’affaire prend une tournure judiciaire: le Ministère public de Berne-Mittelland a ouvert une procédure pénale pour injure et diffamation, comme l’a confirmé un porte-parole à Blick.

«Il faut se défendre»

L’enquête a été déclenchée par une plainte contre inconnu déposée par Karin Keller-Sutter elle-même. «Il faut fondamentalement se défendre contre de tels propos misogynes et remettre les auteurs à leur place», a déclaré son porte-parole au «Tages-Anzeiger».

A l’origine de la requête adressée à Grok se trouve un Suisse de 75 ans, suivi par un peu plus de 1300 abonnés. Il avait incité le chatbot à s’en prendre à Karin Keller-Sutter, sa «bimbo préférée». Le message a été supprimé peu après. L’homme évoque un simple «exercice technique inoffensif».

Malgré cela, la procédure pénale suit son cours et pourrait faire jurisprudence. La ministre des Finances demande en effet au Ministère public d’examiner si les responsables de X ont mis Grok à disposition en connaissance de cause, voire avec l’intention de faciliter des infractions.

Un procès pilote?

Le boss de X, Elon Musk, et ancien proche de Donald Trump, a transformé l’ancien Twitter en une plateforme souvent accusée de favoriser les contenus toxiques. Si la plainte de Karin Keller-Sutter aboutit, un procès pilote pourrait déterminer si X peut être tenu responsable des propos diffamatoires générés par une intelligence artificielle. A ce jour, aucune jurisprudence n’existe en Suisse sur cette question.

L’affaire est aussi politiquement sensible. Si la procédure vise encore un inconnu, les enquêteurs pourraient rapidement s’intéresser à X. Jusqu’ici, la Suisse a fait preuve de prudence face aux géants technologiques américains. Le Conseil fédéral suisse s’est montré réservé sur une régulation plus stricte des réseaux sociaux, sans doute aussi pour éviter des tensions avec Washington.

Trump contre Keller-Sutter

Le fait que Karin Keller-Sutter prenne elle-même les devants est d’autant plus notable. La ministre des Finances entretient des relations tendues avec Donald Trump depuis les négociations douanières. Le président américain s’est publiquement moqué d’elle à plusieurs reprises, la jugeant «très agressive» et lui «tapant sur les nerfs» au téléphone.

L’affaire a déjà dépassé les frontières suisses. Le média Politico l’a relayée, tout comme les agences Bloomberg et Reuters. Selon la «NZZ am Sonntag», Karin Keller-Sutter n’a pas informé ses collègues du Conseil fédéral de cette démarche, malgré sa portée politique. Plusieurs sources internes évoquent la surprise au sein des autres départements.

«Chatbot pédophile»

Karin Keller-Sutter n’est pas un cas isolé. La cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni a elle aussi engagé des poursuites après la diffusion de fausses vidéos pornographiques utilisant son image. Elle souhaitait ainsi encourager les femmes à «ne pas avoir peur de porter plainte».

En début d’année, la Commission européenne a ouvert une enquête contre X, après que Grok a généré des millions d’images sexualisées créées par IA. Les utilisateurs pouvaient notamment produire de fausses images nues de personnes réelles, y compris d’enfants. Le magazine The Nation a alors qualifié Grok de «chatbot pédophile».

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