«A pâ dè pòòrta chèn lùndà.» Il n’existe pas de porte sans seuil. Contraint lui aussi de franchir les difficultés, le domaine skiable d’Evolène semble aujourd’hui faire écho à ce proverbe patoisant. Mais ce dimanche, il est passé du danger du hors-piste au soulagement de retrouver ses sillons noirs, rouges et bleus: ceux d’un petit paradis pour skieurs à l’ancienne, amateurs de grands panoramas et de neige d’altitude, entre 1400 et 2700 mètres d’altitude.
Les habitants d’Evolène ont en effet décidé de maintenir en vie les 42 kilomètres de pistes du domaine. Et avec eux son emblématique télésiège biplace fixe Von Roll, construit en 1981, dont les fameux sièges rouges défilent sur un parcours spectaculaire au-dessus des mayens. Les citoyens de la commune valaisanne ont accepté un crédit d’engagement pouvant atteindre 1,8 million de francs en faveur de Télé-Evolène. La participation a atteint 78%.
Ce vote permet à la société de remontées mécaniques, actuellement en situation de surendettement, d’écarter le spectre immédiat d'une faillite. Si l'enveloppe communale garantit la poursuite de l’exploitation sur le terrain jusqu’à fin 2028, la société devra d'abord franchir un premier cap légal et comptable: elle bénéficie d’un sursis concordataire provisoire jusqu’au 4 décembre 2026 pour assainir ses dettes. La commune avait d’ailleurs présenté le scrutin comme une décision destinée à assurer ce maintien temporaire, et non comme le financement définitif de l'avenir de l'entreprise.
Car la situation financière reste particulièrement fragile. En 2025, Télé-Evolène avait reçu 700'000 francs de soutien communal sans parvenir à équilibrer ses comptes: l’exercice s’était tout de même soldé par une perte de plus de 250'000 francs. La société accumule les déficits depuis plusieurs années.
Tourisme quatre saisons
A ces difficultés structurelles s’ajoute le fantôme d'une affaire judiciaire remontant à 2022, qui aurait pu ébranler la confiance des citoyens à l'heure de repasser à la caisse. Un ancien membre du conseil d’administration est soupçonné d’avoir détourné environ 545'000 francs sur plusieurs années. La procédure pénale n’était toujours pas terminée à la veille de la votation, rendant le soutien massif de dimanche d'autant plus remarquable.
Le «oui» des urnes ne règle donc pas la question de fond. Télé-Evolène a présenté cet été un projet de rénovation de ses installations et de son restaurant d’altitude estimé à environ 8 millions de francs. La commune n’a pas encore pris position sur cet investissement et estime que le projet doit encore être approfondi sur les plans technique, financier et organisationnel.
Le contraste est d’autant plus frappant qu’au même moment, Evolène connaît un important mouvement d’investissements privés. L’entrepreneur suisse Ernest Zaugg, lié depuis des décennies au groupe de lubrifiants Motul, rachète et restaure plusieurs anciennes bâtisses du village afin de leur donner une nouvelle vocation touristique. Les registres commerciaux confirment également qu’il est administrateur du Rucher d’Évolène SA, créé en 2026.
Son projet, baptisé «Le Rucher d’Evolène», comprend notamment des chalets et des raccards transformés en hébergements, la rénovation du Central en boutique-hôtel, un restaurant, des commerces, un petit théâtre et des espaces consacrés à l’artisanat. L’ambition affichée est de préserver le patrimoine bâti tout en redynamisant le village et en développant un tourisme quatre saisons. Le Central, qui compte sept chambres, a ouvert ses portes le 21 août 2026.
Les 1,8 million votés dimanche doivent donc avant tout acheter du temps. D’ici à fin 2028, les autorités souhaitent élaborer une stratégie commune pour les trois domaines skiables de l’Espace Dent-Blanche – Evolène, Arolla et La Forclaz. La poursuite des aides communales est d’ailleurs conditionnée à la participation active des sociétés de remontées mécaniques à cette réflexion commune.
Une réflexion d’autant plus complexe que les trois domaines ne sont aujourd’hui pas reliés. Il faudra donc trouver un chemin entre le charme de ces stations restées à taille humaine, dans un environnement spectaculaire qui attire précisément une clientèle en quête d’un ski différent des grands domaines voisins, et la nécessité de moderniser des installations vieillissantes, dont certaines arrivent au terme de leur cycle d’exploitation.
«Lù tsùmìn è lon tan k’èn l’Aròla»: le chemin est long jusqu’à Arolla, dit-on aussi dans la vallée. Pour les remontées mécaniques de l’Espace Dent-Blanche, il ne fait sans doute que commencer.