Le 8 mars, la Suisse votera sur l'initiative «L'argent liquide, c'est la liberté» ainsi que sur un contre-projet direct. Les deux projets ont en commun le fait que la monnaie nationale et l'approvisionnement en espèces doivent être inscrits plus fortement dans la Constitution. Mais dans les faits, leur portée resterait limitée. Le débat est surtout symbolique.
A l’origine de l’initiative: l’évolution rapide des habitudes de paiement. Certains craignent que l’argent liquide disparaisse un jour contre la volonté de la population. Les commerces qui n’acceptent plus que les paiements électroniques sont devenus, pour les initiants, l’exemple à ne pas suivre.
Le portable détrône les billets
Le constat est clair: le cash n’est plus le moyen de paiement préféré en Suisse. Selon le «Swiss Payment Monitor 2026» de l’Université de Saint-Gall et de la ZHAW, seuls 23% des paiements sont encore effectués en espèces. Plus de 70% passent désormais par carte ou application mobile, le reste par facture ou autres moyens.
Les apps de paiement sont en plein essor: elles sont utilisées dans une transaction sur trois. La moitié de ces paiements mobiles transiteraient par Twint, le reste via des solutions comme Apple Pay ou Google Pay.
Autre chiffre marquant: 17% des personnes interrogées disent ne plus porter d’argent liquide sur elles. Pourtant, la masse monétaire en circulation publiée par la Banque nationale suisse (BNS) ne reflète que partiellement cette tendance. Elle a certes diminué depuis 2022, mais pour d’autres raisons.
Voici les coûts des paiements par carte
Pour les commerçants, le paiement électronique a un prix. Les frais de Twint gravitent autour de 1,4%. Pour les cartes de débit, ils varient entre 0,2 et 1,5%, et pour les cartes de crédit entre 0,5% et plusieurs points de pourcentage, selon les contrats. Des frais minimums existent aussi, ce qui pousse certains commerces à privilégier le cash pour les petits montants.
La majeure partie des frais est versée à des sociétés de traitement des paiements comme Worldline et aux émetteurs des cartes, ainsi qu'à des banques comme Viseca et UBS.
Au total, les montants sont colossaux. Une étude de la HSG a conclu en 2024 que 1,4 milliard de francs de frais directs sont générés chaque année par les cartes de débit et 2,2 milliards par les cartes de crédit. Les coûts de travail et de temps liés au traitement et au décompte des paiements sont encore plus importants pour l'économie nationale. En y ajoutant ces coûts, l'étude de la HSG arrive à un coût annuel d'environ 5,6 milliards de francs pour les paiements par carte.
L'argent liquide entraîne également des coûts élevés
Payer en espèces est gratuit. Mais l'argent liquide coûte aussi beaucoup d'argent à la société: selon une estimation de la BNS, les banques à elles seules doivent débourser entre 640 et 880 millions de francs par an, dont environ 260 millions pour l'exploitation des distributeurs automatiques de billets, ce qui est en partie répercuté sur la clientèle par le biais de frais. Environ 50 millions de francs devraient être dépensés chaque année par la BNS et Swissmint pour l'approvisionnement en espèces.
A cela s'ajoutent des coûts indirects comme ceux liés au temps de travail. L'étude de la HSG estime que l'argent liquide génère chaque année des coûts d'environ 2 milliards de francs pour les commerçants et 1 milliard pour les consommateurs. Si l'on ajoute les coûts de l'argent liquide pour les banques et la BNS, l'étude arrive à un montant de 3,8 milliards de francs, ce qui correspond à environ 5% du volume d'argent liquide – ou à plus de 400 francs par habitant. Enfin, l'argent liquide peut aussi être perdu. Lorsque la BNS a suspendu la sixième série de billets, environ 1 milliard de francs n'ont pas été encaissés.
Optimisation fiscale avec des billets de mille francs
L’argent liquide ne laisse aucune trace. Il attire donc non seulement celles et ceux qui veulent protéger leur sphère privée pour des raisons légitimes, mais aussi les fraudeurs fiscaux et les milieux criminels. Un indice revient chaque année: à l’approche du 31 décembre, date déterminante pour la fiscalité, la masse monétaire en circulation augmente nettement. Des montants sont retirés des comptes bancaires et vraisemblablement conservés hors du système.
Fin 2024, cette part représentait environ 3% de l'argent liquide, soit 2 milliards de francs. Avec 4,4%, le bond a été particulièrement important pour les billets de mille francs, qui représentent la moitié de la monnaie centrale en termes de valeur et sont principalement utilisés comme monnaie de valeur et non comme moyen de paiement.
Ce phénomène a toutefois perdu de son importance au cours des dernières années: en 2010, la quantité d'argent liquide a augmenté de 9,2% entre octobre et décembre, selon les statistiques de la BNS. En 2015, elle était de 5,9% et en 2020, elle était encore plus faible avec 4%.
L'argent liquide sape-t-il la politique de taux d'intérêt de la BNS?
En septembre 2022, la BNS a mis fin à la dernière phase des taux d'intérêt négatifs. Depuis lors, beaucoup d'argent liquide a été renvoyé à la banque centrale, comme le montrent les statistiques: la quantité d'argent liquide a diminué de 16 milliards de francs jusqu'à fin 2025, dont 15,1 milliards de francs sous forme de billets de mille francs. Le recul de la masse monétaire n'est pas tant imputable au comportement quotidien en matière d'argent liquide, la valeur des billets de dix et de vingt francs ayant même augmenté de 120 millions de francs durant la même période. Conclusion: les grosses coupures ont probablement servi à éviter les taux négatifs.
La BNS avait d’ailleurs averti les banques qu’elle ne tolérerait pas un contournement massif des taux via des retraits en espèces. Le message semble avoir porté ses fruits.
Au regard de la masse monétaire M2 – plus de 1100 milliards de francs, incluant les dépôts à vue et d’épargne – les 15 milliards en billets de 1000 francs ne représentaient que 1 à 2%. L’impact sur la politique monétaire reste donc limité.
Conclusion
Qu’il soit en espèces ou numérique, le système de paiement coûte des milliards à l’économie suisse. Entre les frais facturés par les banques et les prestataires, et les coûts de travail non comptabilisés, la facture est élevée.
Selon les études universitaires et celles de la BNS, les coûts macroéconomiques du cash et des paiements électroniques ne diffèrent pas autant qu’on pourrait le penser. Mais ils ne sont pas répartis de la même manière.
Alors que les coûts de l'argent liquide sous forme de dépenses et de frais bancaires devraient être répartis de manière plutôt égale entre les commerçants et les consommateurs, les paiements électroniques présentent des incitations asymétriques sous forme de frais de commerçants et de remboursements aux banques et aux titulaires de cartes. Ces dernières années, la Commission de la concurrence les a réduites. Cela ne devrait toutefois pas changer la tendance aux paiements électroniques. Pas plus que les deux projets soumis au vote, qui ne se prononcent pas sur les coûts de l'approvisionnement en espèces.
Cet article a été publié initialement dans la «Handelszeitung», un hebdomadaire économique appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
Cet article a été publié initialement dans la «Handelszeitung», un hebdomadaire économique appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.