Le patron de Stadler Rail fustige les agriculteurs suisses sur le libre-échange avec les USA
«C'est une grave trahison de confiance entre le monde économique et l'Union suisse des paysans!»

En inaugurant l'extension de son usine de trains à Salt Lake City, Peter Spuhler affiche clairement ses ambitions aux USA. Dans un entretien accordé au Blick, il défend le libre-échange et s'en prend aux agriculteurs suisses, évoquant notamment les droits de douane.
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Une nouvelle usine de Stadler Rail a été inaugurée en grande pompe à Salt Lake City, dans l'Utah (US).
Photo: DR
Rolf Cavalli

Là où se trouvait encore un pâturage il y a dix ans, un parc industriel moderne s'étend désormais à côté de l'aéroport de Salt Lake City, dans l'Utah. Stadler Rail y fabrique des trains destinés au marché américain. Mercredi, son patron Peter Spuhler y a inauguré un nouveau hall de construction, en présence du président de la Confédération Guy Parmelin et de hauts représentants des milieux politiques et économiques américains. A peine les festivités terminées, Peter Spuhler a décroché son téléphone pour répondre, sans détour, à nos questions.

Monsieur PeterSpuhler, avec ce nouveau hall de production à Salt Lake City, vous créez environ 300 emplois. Donald Trump vous a-t-il déjà remercié?
Non, nous sommes trop petits pour cela. En revanche, nous entretenons des contacts étroits avec l'administration Trump. Le gouvernement de l'Utah nous a surtout beaucoup soutenus au cours des dix dernières années. Il s'intéresse également de près à la formation des apprentis selon le modèle suisse.

Nous y reviendrons. Restons sur le conflit commercial. Quel impact le droit de douane punitif de 39% a-t-il eu sur Stadler?
Nous sommes soumis au Buy America Act, qui nous impose de réaliser au moins 70% de la valeur ajoutée aux Etats-Unis. L'an dernier, Stadler a payé 10,5 millions de dollars de droits de douane. Nous avons pu en répercuter environ deux tiers. Pour Stadler, les droits de douane imposés par Donald Trump ne menacent pas notre survie, mais ils restent douloureux. En revanche, pour l'économie d'exportation suisse, ils constituent un véritable enjeu de survie.

Comment la Suisse doit-elle réagir?
La Suisse, en tant que petit pays, est, grâce à son économie d'exportation, l'un des plus grands investisseurs aux Etats-Unis et un partenaire fiable qui tient ses promesses. Le conseiller fédéral Guy Parmelin et la directrice du Secrétariat d'Etat à l'économie Hélène Budliger font un excellent travail sur l'un des dossiers les plus difficiles. Je ne comprends pas tout ce tapage en Suisse. On en fait tout un plat. Sur le plan de la politique intérieure, on se tire une balle dans le pied. Nous devrions faire front commun, tous partis confondus, dans ce conflit douanier et nous battre pour l'industrie d'exportation.

La Suisse ne se rend-elle pas vulnérable au chantage en faisant des promesses unilatérales à un président imprévisible?
Bien sûr que Trump est imprévisible. Ce qui vaut aujourd'hui ne vaut plus demain. Mais nous nous tirons une balle dans le pied si nous critiquons sans cesse chaque piste de solution!

A quelle mesure pensez-vous?
Par exemple, l'autorisation d'importer des poulets américains traités au chlore. C'est quoi ce cirque? Signez cet accord! Ça ne fait de mal à personne. Au final, c’est le consommateur suisse qui décide en toute liberté de ce qu'il pioche dans les rayons.

La résistance à cet égard vient même du camp bourgeois. Que ce soit pour l'accord douanier avec les Etats-Unis ou, comme récemment, pour l'accord commercial avec le Mercosur, que les agriculteurs ont torpillé avec la gauche.
Au Parlement, j'ai toujours soutenu toutes les revendications des agriculteurs. Aujourd'hui, je ne comprends pas que l'Union suisse des paysans torpille l'accord avec le Mercosur et réclame 800 millions de francs de compensation. C'est inacceptable! Cela dépasse les bornes et constitue une grave trahison de confiance entre le monde économique et l'Union suisse des paysans!

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Si les agriculteurs font ainsi chanter le monde des affaires, l'équation ne tient plus pour personne
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Vous êtes vraiment indigné. Le lobby agricole ne défend-il pas simplement ses intérêts, tout comme vous défendez les vôtres?
Au sein du groupe parlementaire de l'Union démocratique du centre (UDC), nous avions un accord: nous aidons les agriculteurs, les agriculteurs nous aident. L'agriculture ne représente qu'à peine 0,6% du produit intérieur brut suisse. Je défends notre classe paysanne. Mais dans cette phase difficile, j'attends des agriculteurs qu'ils soutiennent eux aussi le monde des affaires. C'est grâce à une industrie d'exportation forte que nous sommes en mesure de financer également les agriculteurs par le biais de paiements directs. Si on nous coupe les vivres, ce sont finalement les agriculteurs qui en pâtiront. Si les agriculteurs font ainsi chanter le monde des affaires, l'équation ne tient plus pour personne.

Revenons à la formation des apprentis dans l'Utah, dont vous êtes si fier. En toute honnêteté: ne s'agit-il pas avant tout d'une opération de relations publiques coûteuse?
Absolument pas! Donald Trump veut relocaliser les emplois industriels aux Etats-Unis, mais le pays manque de main-d'œuvre qualifiée. C'est pourquoi nous couvrons une partie de nos besoins en formant nos propres apprentis. La pénurie de personnel qualifié touche l'ensemble des Etats-Unis. Après le lycée, beaucoup de jeunes n'ont pas accès à une formation professionnelle structurée. Ceux qui n'en trouvent pas finissent souvent dans des emplois peu qualifiés et mal rémunérés. Nous formons donc les profils dont nous avons besoin pour notre production, notamment des mécaniciens, des menuisiers et des électriciens.

Les Américains ont la réputation de changer souvent d'emploi. N'investissez-vous pas beaucoup d'argent dans des apprentis qui finiront par partir chez la concurrence?
Au contraire. L'apprentissage renforce la fidélité à l'entreprise. Auparavant, nous avions un taux de rotation du personnel énorme. Si le McDonald’s de l'autre côté de la rue proposait 50 cents de plus par heure, les employés partiraient. Actuellement, 35 apprentis sont en formation et 28 apprentis américains ont déjà terminé avec succès leur apprentissage chez Stadler USA. A l'issue des trois années de formation, nous avons pu en garder tous sauf un dans l'entreprise.

Le reste de l'industrie américaine profite-t-il également de votre travail de pionnier?
L'intérêt local est considérable; de grandes entreprises comme Boeing étudient de près notre modèle. L'ambassadeur des Etats-Unis nous a même récemment rendu visite à Bussnang, en Thurgovie. Les Américains ont compris que sans une solution au problème de la formation professionnelle, la réindustrialisation de Trump serait un échec. La Suisse est un véritable modèle. Nous devons miser encore davantage sur cet atout.

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