Si l'accord conclu entre l'Iran et les Etats-Unis a été grandement salué en Europe, il ne fait pas l'unanimité, loin s'en faut. Parmi les 6'000 Iraniens vivant en Suisse, nombreux sont ceux à considérer que cet accord renforce le régime qu'ils ont fui. C'est le cas de Saghi Gholipour, porte-parole de «Free Iran Switzerland». Interview
Saghi Gholipour, depuis jeudi matin, un protocole d'accord a été conclu entre les Etats-Unis et l'Iran. Qu'est-ce que cela signifie pour la population iranienne?
Cet accord est une catastrophe! Il renforce le régime terroriste à deux égards: premièrement, il lui confère une reconnaissance internationale de la part des Etats-Unis. Deuxièmement, le déblocage annoncé des avoirs gelés, l'autorisation des exportations de pétrole et l'allocation de plusieurs milliards à des programmes de reconstruction viennent renflouer les caisses vides du régime. Ce dernier va pouvoir consolider à nouveau son pouvoir à l’intérieur du pays. Pour la population iranienne, cela signifie que la terreur et les meurtres vont se poursuivre. Rien que cette année, on a déjà dénombré plus de 700 exécutions – et ce n'est pas près de s'arrêter.
L’accord prévoit notamment la levée de toutes les sanctions de l’ONU contre l’Iran…
Si les sanctions sont levées, des sommes d’argent illimitées afflueront dans les caisses des Gardiens de la Révolution. Cette organisation a commis des massacres sur sa propre population, elle en est la première responsable. Si les Etats-Unis devaient réellement imposer la levée des sanctions de l’ONU, il ne s'agirait ni plus ni moins que d'une faillite morale de leur part. Ce serait un signal désastreux envoyé au monde entier: cela signifierait que les droits de l’homme n’ont plus d’importance, que chacun peut faire ce qu’il veut. Ce serait un clou de plus dans le cercueil de l’ordre mondial et moral fondé au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
Depuis des années, vous vous battez avec votre organisation Free Iran Switzerland pour que la Suisse inscrive, à l'instar de l'UE, les Gardes de la Révolution sur la liste des organisations terroristes. Le Conseil national et le Conseil des Etats viennent d’examiner des interventions en ce sens. Voyez-vous encore des chances que cela se fasse?
A peine. Les Gardiens de la Révolution ont toujours été le pilier central du régime. Son pouvoir à l'intérieur du pays est garanti par la terreur qu’ils exercent. Il ne faut pas oublier qu’avant la récente escalade, 15 à 20% de la population tout au plus soutenait le régime, principalement parce qu’elle en tirait un avantage financier. Après l'élimination de l'ancienne élite dirigeante, les Gardiens de la Révolution sont devenus encore plus puissants. Mojtaba Khamenei, qui a succédé à son père Ali, est issu de leurs rangs. Autrement dit, depuis la fin de la guerre, les Gardiens sont devenus la principale incarnation du régime. Et la Suisse ne va guère inscrire sur la liste des organisations terroristes les dirigeants d’un Etat que Washington est justement en train de légitimer sur la scène internationale. La Suisse n’en a pas le courage sur le plan politique, et les intérêts économiques en jeu sont tout simplement trop importants.
Vous disposez d’un bon réseau au sein de la diaspora iranienne en Suisse. Les Iraniens en exil sont considérés comme politiquement divisés. Comment percevez-vous le climat actuel?
Pour les Iraniennes et les Iraniens, cet accord est un cauchemar. Tout d’abord, bien sûr, pour la population en Iran, qui doit vivre sous un régime terroriste renforcé, contre lequel elle s’est battue en janvier avec beaucoup de courage et au prix de nombreuses victimes. La diaspora iranienne en Suisse est, elle aussi, en colère. Quelle que soit la forme de gouvernement pour laquelle chacun des quelque 6000 Iraniens en exil ici milite, nous sommes tous unis par notre engagement en faveur du renversement de ce régime meurtrier. Et aussi par la certitude que personne ne viendra à notre secours. C’est frustrant.