L'ex-conseiller du président se confie
John Bolton prévient le Conseil fédéral: «Evitez si possible tout contact avec lui»

John Bolton a été le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump. Cet ancien proche du président a accepté de se confier à Blick sur l'Iran, le Groenland, mais aussi sur la Suisse.
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Trump parle à la presse à la Maison Blanche en 2018. Derrière lui, John Bolton écoute.
Photo: AFP via Getty Images
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Robin Bäni

John Bolton, en début de semaine, Donald Trump a déclaré aux manifestants en Iran: «L'aide est en route!» Il aurait même sérieusement envisagé une action militaire contre Téhéran. Pourtant, aucune attaque américaine n'a eu lieu et la contestation semble s'essouffler. Trump a-t-il manqué une occasion historique de renverser le régime des mollahs?
Oui, nous avons très probablement manqué une occasion. Il s'agit des manifestations les plus fortes depuis la révolution islamique de 1979. Et les mollahs sont plus affaiblis que jamais.

A quoi attribuez-vous cela?
Il y a toute une série de facteurs qui mettent le régime sous pression. La récente contestation était certes fortement motivée par des raisons économiques, mais pas seulement. Depuis l'assassinat de Mahsa Amini en septembre 2022, la colère de nombreuses femmes contre les codes vestimentaires est restée intacte. Il ne s'agit pourtant pas simplement de vêtements. Les femmes rejettent fondamentalement les règles imposées par les ayatollahs sur l'hijab. Elles ne veulent pas d'un Etat religieux et de nombreux jeunes sont profondément insatisfaits. Ils savent qu'une autre vie serait possible.

Les Etats-Unis ont décidé de déployer le porte-avions Abraham Lincoln au Moyen-Orient. Donald Trump va-t-il quand même attaquer?
Il faudra encore trois à quatre jours avant que le porte-avions n'arrive dans la région. D'ici là, je pense qu'une attaque américaine est peu probable. Que se passera ensuite? Tout reste ouvert.

Comment Trump pourrait-il s'y prendre exactement pour faire tomber les mollahs?
Une seule attaque aérienne ne suffit pas. Mais toute attaque militaire accélère la désintégration inévitable du régime. Il ne faut pas sous-estimer l'état de la situation en Iran. L'élite dirigeante est fragmentée. L'armée régulière n'est pas alignée sur les Gardiens de la révolution. Même au sein des Gardiens de la révolution, il existe des lignes de fracture. En outre, la succession du guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, n'est pas réglée. Quant à la situation économique, elle est catastrophique.

C'est-à-dire?
Prenons le projet de l'ayatollah de rendre l'Iran pleinement souverain sur le plan alimentaire. Sa politique d'irrigation menée depuis des années a conduit à l'épuisement des nappes phréatiques. Les réservoirs qui entourent Téhéran sont vides. Il a même été question de déplacer la capitale. Cet exemple illustre, parmi bien d’autres, la pression persistante qui pèse sur l’économie iranienne.

L’histoire montre que les régimes renversés de l’extérieur laissent souvent une vacance au pouvoir propice au chaos et aux guerres civiles. Ce danger ne guette-t-il pas également l'Iran?
Toute révolution comporte des risques. Mais pensez à la révolution américaine: elle n'a pas conduit au chaos, à l'effondrement de la loi et de l'ordre, mais à la création des Etats-Unis d'Amérique. De nombreux autres pays ont connu des changements de régime réussis. Il n'y a certes pas de garantie, mais vu le régime actuel en Iran, il est difficile d'imaginer comment cela pourrait être pire.

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La probabilité que Trump attaque le Groenland est quasiment nulle. Ce serait la fin de l'OTAN. Et cela provoquerait un séisme politique aux Etats-Unis.
John Bolton, ex-conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump
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Loin du Moyen-Orient, Trump a le regard de plus en plus tourné vers l'Arctique, et plus précisément vers le Groenland. Pourquoi est-il si obsédé par cette île?
Cela remonte à son premier mandat. A l'époque, un homme d'affaires américain lui avait suggéré d'acheter le Groenland. Peu après cette rencontre, Trump m'a convoqué dans le bureau ovale et m'a dit: «Regarde ça». J’ai alors chargé le Conseil de sécurité nationale de se renseigner. Nous avons découvert un pacte de défense de 1951 entre les Etats-Unis et le Danemark, qui autorise Washington à renforcer sa présence militaire au Groenland. Cette option m’a alors paru la plus pertinente.

Et que s'est-il passé ensuite?
Nous voulions entamer des discussions avec le Premier ministre danois, mais tout a fuité dans les médias. Une journaliste danoise a demandé à la Première ministre ce qu'elle pensait de la vente du Groenland. Elle a répondu que c'était ridicule. Le lendemain, un journaliste a demandé à Trump ce qu'il pensait de cette déclaration, et il a répondu: «She's a nasty woman» (en français: «C'est une femme méchante»). L'affaire était close.

Mais Trump menace désormais de recourir à la force militaire s'il n'obtient pas le Groenland prochainement. Une attaque américaine est-elle réaliste?
La probabilité est quasiment nulle. Ce serait la fin de l'OTAN. Et cela provoquerait un séisme politique aux Etats-Unis.

Comment pouvez-vous en être si sûr?
Seul Donald Trump veut le Groenland. Cette idée n'a aucun soutien aux Etats-Unis. Elle révèle surtout à quel point Trump est un personnage à part. Il veut absolument le prix Nobel de la paix – il en parle tous les jours – et dans le même temps, il menace d'annexer une partie du Danemark. Si cela ne suffit pas à prouver à quel point Donald Trump est une anomalie, je ne sais pas quoi vous dire d'autres

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La réaction des Européens est pitoyable. Ce ne sont pas quinze ou vingt soldats qui dissuaderont Trump.
John Bolton, ex-conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump
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Donald Trump s’est entouré à la Maison Blanche de fidèles prêts à tout approuver. S’il veut le Groenland, rares sont ceux qui osent le contredire.
C'est vrai. De son premier mandat, il a appris à ne s'entourer que de personnes qui mettent en œuvre tout ce qui lui passe par la tête. Je pense toutefois qu'il y aura des voix qui s'opposeront ce projet, notamment au Pentagone, où l'annexion du Groenland est considérée comme est une folie.

Cette semaine, plusieurs pays européens ont envoyé une poignée de soldats au Groenland, dont la France et l'Allemagne. Qu'en pensez-vous?
La réaction des Européens est pitoyable. Ce ne sont pas quinze ou vingt soldats qui dissuaderont Trump.

Mais alors que peuvent faire Européens pour dissuader Trump de s'en prendre au Groenland?
Ils devraient s'attaquer au vrai problème: l'ego de Donald Trump. Il faut qu'une personne – peut-être le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte ou la Première ministre italienne Giorgia Meloni – lui dise clairement: «Si tu fais cela, tu vas ruiner ta réputation.»

Trump argumente que les Etats-Unis ont besoin du Groenland pour des raisons de sécurité.
Les arguments liés à la politique de sécurité ne sont pas fondamentaux. Ce n'est qu'une façade. Ce qu'il veut vraiment, c'est entrer dans l'histoire comme le président qui a fait du Groenland un territoire des Etats-Unis. C'est une idée folle. Quelqu'un doit lui faire comprendre qu'elle n'est pas dans son intérêt et qu'elle nuirait à sa réputation.

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Donald Trump n’a ni philosophie, ni stratégie de sécurité globale. Il ne fait pas de politique au sens classique. Tout est transactionnel
John Bolton, ex-conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump
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Outre le Groenland et le Moyen-Orient, Trump a éjecté Nicolás Maduro du pouvoir au Venezuela et a régulièrement menacé d'intervenir dans d'autres Etats. Comment cette politique étrangère agressive s'accorde-t-elle avec sa promesse électorale «America First»?
Elle ne s’accorde pas du tout. Et cela démontre quelque chose que beaucoup ont du mal à comprendre – y compris moi-même pendant longtemps: Donald Trump n’a ni philosophie, ni stratégie de sécurité globale. Il ne fait pas de politique au sens classique. Tout est transactionnel. Chaque jour, tout est remis à plat, et chaque situation devient pour lui l’occasion d’un deal: «J’ai conclu cet accord, obtenu tel succès.» C’est ce qui le motive et explique aussi son approche au Venezuela.

Dans quel sens?
Trump voulait simplement pouvoir annoncer une victoire rapidement. Il y aurait pourtant des raisons tout à fait légitimes qui auraient justifié un changement de régime au Venezuela: Maduro a volé les élections présidentielles de 2018 et 2024, l'influence de la Russie, de la Chine, de l'Iran et de Cuba au Venezuela menace les Etats-Unis et la stabilité de l'Occident. Mais qu'a fait Donald Trump? Il a simplement enlevé Maduro et s'est arrêté là. Le problème, c'est que Maduro a beau être parti, son régime, lui, est resté.

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Trump aime échanger des informations avec tout le monde. Mais la plupart du temps, cela implique qu'il parle et que les autres l'écouten.
John Bolton, ex-conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump
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Lundi débute en Suisse le Forum économique mondial (WEF). Donald Trump a imposé des droits de douane à tout va et rompu avec l'ordre commercial mondial. Alors pourquoi va-t-il se rendre à Davos?
C'est une question que se posent beaucoup de ses partisans purs et durs: que vient faire Trump à cette grand-messe du «mondialiste»? Je pense qu'il y va parce qu'il y a beaucoup de journalistes. Trump veut être au centre de l'attention. Et qu’y a-t-il de plus important, à ses yeux, que Donald Trump au centre du monde?

Au WEF, Trump va également rencontrer des représentants du Conseil fédéral. Quel conseil leur donneriez-vous?
Evitez autant que possible tout contact avec Trump.

Ça va être compliqué. Le président de la Confédération Guy Parmelin doit représenter la Suisse en tant que pays hôte...
Alors mon conseil serait avant tout de bien écouter. Le chef d'Etat étranger qui a le mieux réussi à traiter avec Trump durant son premier mandat est le Premier ministre japonais Shinzo Abe. La recette de son succès a été de rester en contact permanent. Il a appelé Trump, lui a rendu visite, a joué au golf avec lui, et il a rarement demandé quoi que ce soit. Ensuite, lorsqu'il avait vraiment besoin de quelque chose, par exemple en rapport avec la Corée du Nord, Trump l'écoutait. Trump aime échanger des informations avec tout le monde. Mais la plupart du temps, cela implique qu'il parle et que les autres l'écoutent – Trump trouve cela formidable. Ceux qui entretiennent ce type de relation avec lui sont plus à même de réclamer quelque chose par la suite.

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