En bref
- Une touriste allemande, visitant le glacier d’Aletsch depuis l’Eggishorn en Valais, a exprimé sa tristesse face à la fonte rapide du plus grand glacier des Alpes, qui perd 50 mètres de longueur et 10 mètres d’épaisseur chaque année. Depuis 2000, les glaciers suisses ont perdu près de 40% de leur masse.
- Le phénomène du «tourisme de la dernière chance» attire de plus en plus de visiteurs vers des lieux naturels en danger, comme les glaciers ou les récifs coralliens. Chaque année, 14 millions de personnes visitent les dix plus grands glaciers mondiaux, et les croisières vers l’Antarctique ont décuplé en 20 ans.
- Malgré les menaces climatiques, le tourisme glaciaire reste lucratif: l’Aletsch Arena attire un grand nombre de visiteurs, générant 80% de ses revenus en hiver. Un nouveau téléphérique pour l’Eggishorn, d’un coût de 56 millions de francs, devrait être inauguré d’ici 2028.
Une jeune touriste allemande sort de la station de téléphérique et jette un coup d'œil vers la glace en contrebas. «C'est vraiment impressionnant», s'exclame-t-elle dans le «Beobachter». Son compagnon de voyage acquiesce: «Quelle vue fantastique!» Elle rétorque: «Ce qui est impressionnant, c'est ce qu'on ne voit plus.»
Cet article est tiré du «Beobachter». Le magazine sans œillères qui vous aide à économiser du temps, de l'argent et des nerfs.
Cet article est tiré du «Beobachter». Le magazine sans œillères qui vous aide à économiser du temps, de l'argent et des nerfs.
Leur bref échange a lieu à 2869 mètres d’altitude, par une de ces journées torrides du mois d’août, sur les plateformes de l’Eggishorn (VS). Elles offrent la meilleure vue sur le cours sinueux du glacier d’Aletsch, le «plus grand glacier des Alpes», comme l’annoncent d’immenses affiches dans la vallée en contrebas.
«C’est une tragédie»
Longue de 22 kilomètres, cette masse de glace pèse 10 milliards de tonnes, du moins pour l’instant. «C’est une tragédie de voir ce qui se passe ici», confie Tilmann Bauer au journal. Il est le père de la jeune touriste allemande citée en début d'article. Il vient dans les Alpes depuis son enfance, désormais suivi par sa famille. «C'étaient des glaciers complètement différents à l'époque.»
Les chiffres confirment son impression. Depuis le début du millénaire, les glaciers suisses ont fondu de près de 40%. Le glacier d’Aletsch, aussi impressionnant soit-il, s’inscrit parfaitement dans cette tendance. Chaque année, il perd 50 mètres de longueur et 10 mètres d’épaisseur. Les moraines latérales restantes permettent de voir jusqu’à quelle hauteur s’élevait autrefois la glace. «On ne peut montrer plus clairement les conséquences du changement climatique», se désole Tilmann Bauer.
Tourisme de la «dernière chance»
Ce constat évident fait des glaciers en voie de disparition des destinations très prisées du tourisme de la «dernière chance». Les touristes veulent profiter des «ultimes occasions» de découvrir des lieux qui disparaîtront bientôt à cause du changement climatique. Autrefois marché de niche, ce phénomène attire désormais les foules.
Ainsi, 14 millions de voyageurs visitent chaque année les dix plus grands glaciers du monde. Le nombre de croisières vers l’Antarctique a été multiplié par dix au cours des 20 dernières années. Même les zones menacées, comme les récifs coralliens australiens ou les îles en voie de disparition telles que les Maldives, sont plus prisées que jamais.
Les réseaux sociaux comme amplificateurs
Cathérine Hartmann est psychologue spécialisée dans l’environnement et le développement durable à la Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW). Pour elle, ce phénomène s'explique en partie par la «peur de rater quelque chose», en anglais la «fear of missing out» (FOMO). «Lorsque nous savons qu’un lieu risque de disparaître, nous ressentons un sentiment d’urgence. On se dit: 'Si je n’y vais pas maintenant, je n’aurai peut-être plus de deuxième chance.'»
D’un point de vue psychologique, le principe de la rareté artificielle, tel qu’on le connaît dans le domaine de la consommation, joue aussi un rôle dans le tourisme de la dernière chance. «Lorsqu’une chose est rare, menacée ou disponible uniquement pour une durée limitée, sa valeur subjective augmente», précise Cathérine Hartmann. Ce mécanisme entraîne une hausse de la demande – amplifiée par les réseaux sociaux. «Quand on voit des photos d’autres personnes dans ce genre d’endroits, on veut vivre la même expérience.»
Un cadeau aux enfants
C'est exactement le cas de Bernadette Sütterlin. Elle pense avant tout à ses deux filles, âgées de trois et six ans. Les Sütterlin ont fait le trajet depuis Nuglar, dans le canton de Soleure, jusqu’à l’Eggishorn pour du «tourisme de la dernière chance». «Nous voulions montrer le glacier d’Aletsch aux enfants tant qu’ils sont encore en âge de se faire une idée de ce qu’est réellement un glacier.»
Cette mère de famille n’était pas revenue depuis son enfance. Et comme tous ceux qui ont un point de comparaison, elle remarque plus ce qui a disparu que ce qui reste de ce fleuve de glace autrefois imposant. «Dramatique», résume-t-elle en un mot.
Un amour contradictoire
Les glaciers sont des destinations touristiques depuis le XVIIIe siècle. Mais ces derniers temps, l’intérêt qu’ils suscitent a littéralement explosé. «La prise de conscience du changement climatique a propulsé les glaciers au rang d’attraction touristique comme jamais auparavant», écrit une équipe de chercheurs dirigée par Emmanuel Salim, géographe à l’Université de Lausanne.
Pour mieux comprendre les motivations des voyageurs vers des glaces qui ne sont plus éternelles, les scientifiques ont interrogé des visiteurs de six glaciers européens. Résultat à Aletsch: plus de 80% des visiteurs considèrent que «voir le glacier avant qu’il ne disparaisse» est «très important» ou «important».
Le chercheur Emmanuel Salim comprend parfaitement l’attrait exercé par ces lieux. Mais il souligne un paradoxe: les longs voyages vers des sites menacés, souvent situés dans des écosystèmes fragiles, génèrent des émissions supplémentaires de CO2. En d'autres termes: les voyageurs nuisent indirectement aux lieux naturels qu'ils redoutent de voir disparaître. «On peut aimer les glaciers jusqu'à les tuer», synthétise Emmanuel Salim.
La résistance s'installe
En réalité, dans certains sites phares, cet amour de la nature va bien au-delà de la mort, et le glacier du Rhône dans le Haut-Valais en est un exemple édifiant. Année après année, une nouvelle grotte est creusée dans la glace en train de fondre pour que les visiteurs puissent profiter d’un «plaisir bleu glacier».
Afin de ralentir le recul du glacier, son front est recouvert de toiles de protection en polypropylène – une solution problématique à cause des dépôts de microplastiques et une tentative désespérée de repousser l'échéance fatale.
Pour l’instant, les touristes de la «dernière chance» continuent de se prêter à ce triste jeu. Ils sont nombreux à gravir la Furka en voiture et payer 9 francs pour entrer dans la grotte de glace. Mais début août, des associations environnementales ont lancé une pétition pour demander l’arrêt de cette attraction.
Les investissements continuent
Philippe Sproll fait partie de ceux qui tirent profit des voyageurs en quête de sensations fortes, et pas qu’un peu. L’Aletsch Arena, dont il est le directeur général, compte parmi les grands noms du marché suisse et constitue le moteur économique de toute une région. Si la destination génère environ 80% de sa valeur ajoutée en hiver, les remontées mécaniques enregistrent une fréquentation croissante pendant la saison estivale, notamment grâce au glacier.
Puisque son attraction majeure est vouée à disparaître, ce professionnel du tourisme s'inquiète-t-il pour son activité? Pas du tout, répond Philippe Sproll, du moins pas pour l'instant. «Nous pensons que le glacier d'Aletsch conservera un fort pouvoir d'attraction pendant les 50 prochaines années.»
L’ampleur de cette conviction est illustrée par le projet d’un nouveau téléphérique vers l’Eggishorn, d’un coût de 56 millions de francs. L’inauguration est prévue pour décembre 2028. «C’est ici que se construit l’avenir», annonce son site web. «C’est un investissement destiné à mettre en valeur le glacier», explique le directeur. Cet investissement s’inscrit dans la stratégie de l’Aletsch Arena d'orienter davantage ses offres vers la saison estivale à l’avenir. Même ici, sur un plateau situé à plus de 2000 mètres d’altitude, le ski finira bien par disparaître un jour.
Sensibilisation sur tous les canaux
Toutefois, Philippe Sproll ne raisonne pas seulement comme un homme d'affaires. C’est aussi un amoureux de la nature, et à ce titre, la disparition de la glace le préoccupe profondément. «C’est vraiment triste», confie-t-il. Voilà pourquoi il tient à sensibiliser ses clients à l’impact du changement climatique sur l’environnement. «Ce serait une grave erreur de faire comme si de rien n’était.»
Selon lui, dans la région d’Aletsch on souhaite aborder ce sujet de manière plus active pour rendre ces phénomènes compréhensibles, notamment grâce au géotourisme, le pendant positif du tourisme de la «dernière chance».
La transmission des connaissances s’effectue de manière classique et pédagogique. Par exemple, le nouveau téléphérique menant à l’Eggishorn permettra la création d’un centre de connaissances où les changements dans l’univers glaciaire pourront être découverts de manière numérique. Au point de vue de Moosfluh, plus loin sur la langue glaciaire, les conséquences géologiques de la fonte des glaces seront expliquées le long d’un circuit thématique.
Par ailleurs, la disparition des glaciers donne aussi lieu à des scènes surprenantes, au sens propre. A Bettmeralp, la pièce en plein air «Le miracle du grand glacier d’Aletsch» sera jouée en 2027. La pièce abordera avec humour la manière dont une station touristique peut assurer son avenir malgré la crise climatique. Philippe Sproll y prêtera une attention toute particulière.
Le sarcasme comme échappatoire
La psychologue Cathérine Hartmann considère ces campagnes de sensibilisation comme une contribution à l’éducation à l’environnement, mais elle n'est pas dupe: «La transmission de connaissances sous forme d’informations ne suffit pas à elle seule à inciter les gens à adopter un comportement plus respectueux de l’environnement. Il faut aussi des connaissances pratiques.» Pour la scientifique, il est essentiel que les informations ne se contentent pas de décrire ce qui arrive aux glaciers, mais qu’elles montrent aussi ce qu’il est possible de faire concrètement pour améliorer la situation. «Chacun peut agir.»
Au belvédère de l’Eggishorn, Stephen Cousins, un touriste anglais, nous explique qu’il a perdu l’espoir d'agir contre le réchauffement climatique à lui tout seul. Pour lui, cette tâche est tout simplement «trop énorme».
C’est la troisième fois qu'il se rend au glacier d’Aletsch et il trouve le recul constant des masses de glace «inquiétant». Seule une bonne dose de sarcasme britannique peut lui rendre le sourire. «C’est décevant de voir ça. Je suis assez égoïste, alors je dirais que ce qui me déçoit le plus, c’est de ne pas avoir vu ce glacier dans toute sa grandeur.» Voilà quelqu’un qui a déjà raté sa dernière chance.