«Je vivais une vie de rêve»
Cet ancien acteur porno suisse gagnait jusqu'à 30'000 francs par mois

Lars Rutschmann, ex-star du porno actif entre 2004 et 2015, raconte son parcours. Il a eu une carrière lucrative mais éprouvante, marquée par des tensions familiales ainsi que les dérives du milieu.
1/7
Il y a plus de dix ans, Lars Rutschmann a mis fin à sa carrière d'acteur porno.
Photo: Siggi Bucher
Florin-Schranz-Ringier.jpg
RMS_Portrait_AUTOR_1198.JPG
Florin Schranz et Karin Frautschi

Autrefois connu sous le nom de «Wintifigger», l'ex-acteur porno Lars Rutschmann reçoit Blick dans un café à Zurich. Barbe grisonnante, chemise en lin blanc, pantalon clair, et lunettes de soleil posées sur le crâne. L'homme de 48 ans salue avec chaleur et simplicité. A la vue de l'appareil photo, une brève nervosité traverse son visage. Il se redresse aussitôt et prend la pose.

Il commande un espresso tonic, un mélange d'espresso et d'eau tonique. «Tout le monde en boit à Prague», dit-il. Installé dans la capitale tchèque depuis dix ans, il y avait émigré pour suivre sa compagne de l'époque.

«J'étais fasciné par le porno»

Interrogé sur son enfance, il se souvient avoir rêvé de devenir chauffeur de camion. A l'adolescence, ses projets évoluent et il se tourne d'abord vers un poste d'agent d'expédition de marchandises.

Au début des années 2000, il quitte ce secteur et accepte un poste au Casino-théâtre (Casinotheater) de Winterthour. En parallèle, il commence à tourner ses premiers films pornographiques. «J'étais fasciné par le porno, que je collectionnais alors en VHS. Un jour, je me suis dit: j'ai envie de faire la même chose.»

Lars Rutschmann possédait une collection de films pornographiques assez importante.
Photo: Wolfgang Straeuli

En 2004, le jeune homme alors âgé de 25 ans se lance: il emprunte une caméra à un ami, engage quatre actrices via une agence et réalise ses premiers films. Il les diffuse sur son propre site web, ce qui lui permet de générer ses premiers revenus dans le porno.

Lorsque son employeur, le Casinotheater, découvre son activité parallèle, il lui impose de choisir entre le théâtre et le porno. Il opte pour le second, et entame sa carrière sous le pseudonyme «Michael Ryan». En 2008, il se fait également connaître sous le nom de «Wintifigger».

30'000 francs par mois... et une chlamydia

Il accède facilement à ce milieu: il voyage souvent aux Etats-Unis, y rencontre des personnes du monde entier, participe à des soirées de grands producteurs et entretient de nombreuses relations, y compris avec des stars de l'industrie. Il gagne «pas mal» d'argent – jusqu'à 30'000 francs par mois!

Sous le pseudonyme de Michael Ryan, il tourne ce qu'il appelle du «porno classique»: des scènes plutôt rudimentaires et rapides. A l'aise aussi bien derrière que devant la caméra, il a eu des relations avec des centaines de femmes. «J'ai arrêté de compter à 500, affirme-t-il. Je vivais une vie de rêve: pendant que d'autres s'ennuyaient au bureau, je voyageais en première classe et menais une vie sans contraintes.»

Très vite, il multiplie les casquettes: en plus de tourner des scènes, il écrit des scénarios, réalise des films et occupe même un poste de directeur de production dans une société suisse. C’est ainsi qu’il signe des titres comme «Durch die Schweiz gefickt» («Baiser à travers toute la Suisse»), «Hier fickt der Chef noch persönlich!» («Ici, c'est encore le patron qui s'occupe personnellement de tout!») ou encore «Porn in the USA» (en référence à la célèbre chanson de Bruce Springsteen). «J'aime les jeux de mots», affirme-t-il non sans fierté.

Il reconnaît aussi les aspects plus sombres de son activité: «Ceux qui disent n'avoir jamais attrapé aucune maladie mentent. J'ai eu si souvent la gonorrhée et la chlamydia que mon médecin m'a averti que je pourrais devenir résistant aux antibiotiques.»

La mère pleure, le père se tait

A la maison aussi, son activité fait parler. Lorsque sa mère apprend par une voisine ce que fait son fils, elle en pleure. La voisine avait découvert en 2006 une interview de Lars Rutschmann dans le journal «Der Landbote». Son père, lui, reste silencieux et ne cache pas sa désapprobation.

«
Je me suis alors demandé si je pouvais vraiment encore me regarder dans le miroir le soir
Lars Rutschmann, ancien acteur porno
»

La réaction de sa grand-mère le laisse encore perplexe aujourd'hui. Il ne lui avait jamais expliqué en quoi consistait son travail. Pourtant, lors d'une visite en maison de retraite il y a plusieurs années, elle lui a dit: «Je sais depuis longtemps ce que tu fais.» Elle lui a aussi confié qu'il ne fallait rien regretter, en vieillissant, de ne pas avoir osé agir, et qu'il fallait pouvoir se regarder dans le miroir le soir avec le sourire, jusqu'à celui de la maison de retraite.

Rupture avec l'industrie

Lors de tournages aux Etats-Unis, Lars Rutschmann constate que certaines actrices consomment des drogues dures en coulisses. Lorsqu'il en parle à l'une d'elles, elle lui explique qu'elle agit de la sorte parce qu'elle déteste son partenaire de tournage. «C'est là que le déclic s'est produit», dit-il. Pour la première fois, il remet en question tout le système dont il dépend. «Je me suis alors demandé si je pouvais vraiment encore me regarder dans le miroir le soir.»

Ce qui était excitant au début finit par devenir une routine. «Avec le temps, les sensations disparaissent. Même les choses les plus intimes ne me faisaient presque plus rien», explique Lars Rutschmann. Ses doutes le rendent «rancunier», y compris dans son travail. Après un conflit, il finit par perdre son emploi. A 36 ans, il met un terme à sa carrière d'acteur et de producteur de films pornographiques.

Du cinéma aux plateformes

Il trouve rapidement un nouvel emploi: un ami, qui gère une plateforme d'escortes, l'embauche. Il y travaille depuis plus de dix ans, en consultant les annonces des travailleuses du sexe à la recherche de clients. Il affirme bien gagner sa vie. 

Il y a trois ans, Lars Rutschmann rencontre sa compagne actuelle à Prague, via une application de rencontre. Lors de leur premier rendez-vous, il lui parle de son passé, et elle se montre très intéressée. «Elle m'a expliqué qu'elle rédigeait son mémoire de master sur des plateformes comme OnlyFans et leurs aspects juridiques. Cela m'a surpris», raconte-t-il.

Il ne regrette pas sa période de star du porno. Mais il n'est plus question pour lui de retourner dans le milieu.
Photo: Siggi Bucher

L'été dernier, ils se sont mariés. «C'est mon âme sœur», confie-t-il avec enthousiasme. Ensemble, ils souhaitent créer une entreprise et développer en République tchèque une plateforme de type «Sugar Daddy», où des hommes peuvent proposer de l'argent à des femmes en échange de leur compagnie.

S'ils devaient avoir des enfants, il leur interdirait de se lancer dans l'industrie porno. Pour lui, un retour en arrière n'est pas envisageable, même s'il ne regrette pas sa période d'acteur. «A force, on se détruit psychiquement, explique-t-il. Je ne peux recommander cette vie à personne, et surtout pas à une femme. On se fait exploiter à tous les niveaux.»

Articles les plus lus