Nouveau spectacle
«Les écrans sont mon principal problème», avoue Thomas Wiesel

Thomas Wiesel partira en tournée avec son nouveau spectacle, «Société écrans», dès la mi-janvier. L’humoriste lausannois de 36 ans y décortique un mal profond qui menace notre vivre-ensemble. Interview sans aucune lumière bleue.
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Thomas Wiesel revient avec un nouveau spectacle.
Photo: Blaise Kormann
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Antoine Hürlimann
L'Illustré

Voilà une actualité qui fait du bien! Thomas Wiesel revient avec un nouveau spectacle: Société écrans. La promesse du sniper dont vous avez pu apprécier les bons mots sur scène, à la radio ou la télévision (La bande originale sur France Inter, Les beaux parleurs sur La Première, Quotidien sur TMC, 52 minutes sur RTS 1...)? Une heure de vannes, sans téléphone ni ordinateur, pour rire ensemble de l’addiction numérique, un diagnostic inquiétant largement partagé au sein de la population.

Peu avant le début de sa tournée, qui débutera le 13 janvier au Pavillon Naftule, à Lausanne, l’humoriste de 36 ans a accepté de répondre à nos questions. Celui qui confie ne pas être épargné par le mal qu’il décortique avec malice s’inquiète des bulles façonnées par les algorithmes. Ces «tunnels faits de biais de confirmation» favoriseraient «la radicalisation des idées et la montée de l’intolérance» et compliqueraient la vie en société. Heureusement, toujours selon lui, d’importantes notions, telles que le droit à la déconnexion ou la détox numérique, sont par ailleurs de plus en plus prises au sérieux. Des avancées à petits pas suffisantes pour cadrer l’action de la très vorace et peu scrupuleuse industrie de l’attention?

Thomas Wiesel, pourquoi avoir choisi la thématique des écrans pour votre nouveau spectacle?
Parce que je crois que c’est mon problème principal dans la vie en ce moment.

C’est une manière de dire que vous êtes accro?
Absolument. Après, je constate quand même que c’est un peu le problème des gens qui n’en ont pas vraiment. Il n’empêche que quand je compare ma vie idéale à ma vie réelle, la chose qui ressort en premier, c’est que j’aimerais passer moins de temps sur les écrans.

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Il y a plein de moments où je suis aspiré par les écrans sans même le réaliser
Thomas Wiesel
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Combien d’heures par jour avez-vous les yeux rivés sur votre smartphone?
Mon téléphone n’est pas le cœur du problème. Surtout depuis que j’ai mis en place des garde-fous il y a déjà plusieurs mois: passer l’affichage en noir et blanc, limiter les notifications ou encore me fixer des temps d’utilisation via une application de contrôle. Ce qui m’aspire le plus, c’est mon ordinateur. Si je cumule tous mes appareils, j’atteins les huit heures et demie d’écran par jour.

Est-ce vraiment étonnant? C’est l’équivalent d’une journée de job et votre travail se passe justement beaucoup en ligne.
C’est vrai, mais je fais aussi beaucoup d’autres choses derrière mes écrans: je me divertis, je suis l’actualité, je joue à des jeux, je regarde des films et des séries avec ma copine...

En quoi est-ce un problème?
Ce sont souvent des choix par défaut, des automatismes qui font qu’on n’a plus le temps pour autre chose. Pour moi, la définition d’une addiction, c’est faire quelque chose davantage qu’on le souhaiterait et sans réussir à le contrôler. Il y a plein de moments où je suis aspiré par les écrans sans même le réaliser. Cela se fait au détriment de ce que je devrais réellement faire: peaufiner le texte de mon spectacle, prendre des nouvelles d’un proche, voir ma famille, mes amis ou encore faire du sport.

Comment le mécanisme se met-il en place?
Je remarque que si j’ai une charge de travail à effectuer sur mon ordinateur qui me prend deux heures en théorie, elle m’en prendra dans la pratique trois fois plus. Il y a forcément un moment où je vais digresser. Mon regard va être attiré par une vidéo, par un mail, par un article et hop, c’est la glissade. D’un coup, on lève le nez du clavier, on ne sait plus très bien ce qu’on a vu ou écouté mais l’après-midi est terminé et on n’a pas accompli le tiers de ce qu’on s’était fixé.

A la rédaction, il y a suffisamment de smartphones et de mains pour réinterpréter l’affiche de son nouveau spectacle.
Photo: Blaise Kormann

Selon vous, les écrans sont donc à proscrire?
Je ne pense pas qu’il faille les diaboliser et ne leur attribuer que des problèmes. Me concernant, j’aimerais juste réussir à être plus nuancé dans mon utilisation. Au-delà de ma petite personne maintenant, le fait que beaucoup de gens se trouvent dans la même situation que moi est en train de modifier durablement notre société. Malheureusement, même s’il y a forcément du bon et du mauvais, je ne pense pas que cela soit pour le meilleur au final.

Commençons par les aspects positifs des écrans: quels sont-ils?
Je pense qu’ils permettent plus facilement aux individus issus de minorités de trouver une communauté. Par exemple pour une personne LGBT qui vit à la campagne, pour quelqu’un qui a des goûts de niche... Faire se rencontrer des gens qui ont des expériences et des intérêts communs, c’est vraiment quelque chose qu’internet, et particulièrement les réseaux sociaux, a favorisé. Tout comme la propagation des idées et des projets commerciaux ou non. Ces outils ont clairement permis d’outrepasser certains filtres qui déterminaient auparavant qui avait accès à l’opinion publique.

Et leurs côtés moins reluisants?
J’ai l’impression que nous sommes en train de perdre notre socle commun, en tout cas au niveau local. En société, nous n’arrivons parfois plus à nous entendre parce qu’il devient difficile d’identifier un dénominateur commun. Surtout à l’heure où la vérité est devenue une opinion comme une autre. Beaucoup se complaisent dans des bulles numériques, des sortes de profonds tunnels faits de biais de confirmation, car exclusivement composés de gens qui pensent de la même manière. Cela privilégie la radicalisation des idées et la montée de l’intolérance. Comme on est de moins en moins confronté à l’autre, à celui qui ne nous ressemble pas, il devient de plus en plus difficile de supporter et de composer avec les différences.

Peut-on échapper au phénomène que vous décrivez?
Je crois qu’il y a actuellement une prise de conscience. Des études mettent en garde contre les risques des écrans et les gens en parlent. Cela me rassure un peu. Il y a dix ou quinze ans, on ne trouvait que des côtés positifs à ces merveilles de technologie! Selon moi, la bascule s’est principalement effectuée du côté des restrictions pour les plus jeunes. Quand j’étais enfant, les limitations de temps d’écran, cela n’existait pas. Au pire, on me suggérait de faire une pause quand j’avais les yeux rouges et, pourquoi pas, d’ouvrir un livre. Aujourd’hui, tout cela est quand même très souvent, et heureusement, encadré.

En gros, vous estimez que les écrans sont un peu le nouveau tabac.
Il y a des parallèles, et je pense qu’avec les écrans on vit le même tournant qu’avec les cigarettes il y a soixante ans, quand les médecins ont arrêté de dire qu’il faut fumer des cigarettes pour être en bonne santé et que, au contraire, fumer tue. La société commence en tout cas à s’inquiéter de la concentration limitée des adolescents, et aussi des adultes, à parler de droit à la déconnexion ou carrément de détox digitale. Tant mieux!

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Un spectacle, c’est parmi les derniers sanctuaires sans écran
Thomas Wiesel
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La sensibilisation, c’est bien, mais ne faudrait-il pas prendre des mesures encore plus strictes, à l’image de l’Australie qui a décidé d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans à partir du 10 décembre?
Cette mesure fait beaucoup parler et son application n’est pas si évidente. Nous verrons bien comment les choses évoluent. Il faudra attendre des années pour avoir le recul nécessaire. Ce qui est d’ores et déjà intéressant concernant le cas australien, c’est qu’il a montré au grand jour la puissance des lobbys qui font leur possible pour que les autorités revoient leur copie. Cela vient souligner que les entreprises les plus puissantes et les plus profitables ne sont plus celles qui font leur argent avec le pétrole ou les armes. En tête des business, on trouve désormais l’industrie de l’attention. Cette branche de l’économie a, comme les autres, tout intérêt à ce qu’il y ait le moins de réglementations possible pour générer le plus d’argent possible.

Vous critiquez ces plateformes qui font tout pour qu’on y reste le plus longtemps possible mais vous êtes présent sur quasiment chacune d’entre elles. Est-il devenu impossible de vendre des billets autrement?
Je ne pourrais effectivement pas faire sans. J’évoquais avant le pouvoir des réseaux sociaux pour réunir les communautés d’intérêt: cela vaut également pour les spectatrices et les spectateurs. Maintenant, je pense sincèrement que le meilleur moyen pour toucher les gens, c’est la scène. C’est le nerf de mon métier: faire passer aux curieux un bon moment et les convaincre de revenir me voir. A côté, j’essaie de m’extraire des algorithmes et de créer des canaux de communication plus directs, comme une newsletter. C’est aussi virtuel, mais au moins les gens qui la reçoivent l’ont décidé. Et puis mon message passe aussi grâce aux médias. Pour un artiste, c’est très important d’évoluer dans un écosystème médiatique fort, diversifié et très présent localement.

Le carnet dans lequel il a écrit son spectacle. «Plus il y a de mots et de couleurs, moins je suis prêt. J’ai donc encore du boulot.»
Photo: Blaise Kormann

Après avoir tant voulu nouer des liens en ligne, ne devrait-on pas déployer la même énergie pour y parvenir dans la vraie vie?
Je ne pense pas que les communautés en ligne soient un problème, même s’il est toujours bien de veiller à se retrouver physiquement. Je pense par contre que la chose nous échappe quand on doomscroll et qu’on consomme, comme des accros, des contenus qui nous sont prescrits par un algorithme, pour précisément nous faire rester connectés le plus longtemps possible.

Le modèle que vous décrivez, c’est exactement celui de TikTok. Vous méfiez-vous particulièrement de ce réseau social chinois?
Ma réticence est davantage liée à ma vieillesse. J’avais fait le passage de Facebook à Instagram et, pendant le covid, j’avais remarqué l’engouement pour ce truc. Franchement, j’ai essayé. Mais je n’ai pas trop compris et je n’ai jamais adhéré. Ma copine gère mon compte puisqu’elle a l’application sur son téléphone, contrairement à moi. Mais nous y publions les mêmes vidéos que partout ailleurs, ce qui fait que ça ne fonctionne pas du tout sur TikTok.

C’est une manière d’y aller un peu mais pas complètement pour se donner bonne conscience?
Je suis conscient que la situation est absurde. C’est d’ailleurs un peu le sens de mon spectacle. Avant de monter sur scène, on demande aux gens de couper leur téléphone et, ensuite, on passe une heure ensemble. Vivre une expérience collective, en étant ancré dans l’instant présent et dans le réel. C’est rare et c’est beau. C’est pour cela que les gens viennent. Un spectacle, c’est parmi les derniers sanctuaires sans écran. Et j’espère que le mien me permettra de résoudre mon problème en diminuant mon temps d’écran.

Un article de «L'illustré» n°47

Cet article a été publié initialement dans le n°47 de «L'illustré», paru en kiosque le 20 novembre 2025.

Cet article a été publié initialement dans le n°47 de «L'illustré», paru en kiosque le 20 novembre 2025.

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