«La plupart des gens que je connais se tournent vers des préparations maison.» C'est à 17 ans que Jonas* a goûté au «Lean» pour la première fois. Cette substance psychoactive est un mélange violet composé de sirop contre la toux et d’une boisson sucrée, le plus souvent du Sprite. L'ingrédient clé? La codéine, un antalgique opioïde dérivé du pavot à opiacés. Pour préparer son mélange, Jonas utilisait un sirop suisse bien précis. Mais depuis quelque temps, ce produit est devenu quasi introuvable – avec des conséquences particulièrement dangereuses.
Pendant des années, Jonas a consommé des drogues à base d’opioïdes, dont le «Maka», le surnom donné par les usagers à ce fameux sirop suisse. Dans le milieu, tout le monde est aujourd'hui convaincu que le médicament a été définitivement retiré du marché. La plateforme allemande «Hypeculture» a même consacré un court documentaire à cette pénurie, tandis que les réseaux sociaux débordent de mèmes et de spéculations sur l'arrêt définitif de sa fabrication.
Sur le terrain, se procurer ce sirop relève désormais du parcours du combattant, même avec une ordonnance médicale en bonne et due forme. Contactée par Blick, une pharmacie du canton d'Argovie confirme ainsi que le produit est en rupture d'approvisionnement pour une durée indéterminée depuis juin 2025. Sur le site d'une pharmacie en ligne, le constat est identique: «Date de livraison inconnue».
Le groupe pharmaceutique confirme l’arrêt de la production
«Nous avons vendu les derniers lots de ce médicament en mars 2025», déclare Martin Güttinger, PDG de Gebro Pharma AG. Actuellement, aucun lot n’est en cours de production. Il n’est pas encore possible de prévoir la prochaine livraison.
L’un des principes actifs du sirop contre la toux n’est actuellement pas disponible. Auparavant, celui-ci était fabriqué en Autriche. «Lors d’une inondation catastrophique survenue en septembre 2024 en Basse-Autriche, le site de production et l’entrepôt ont été touchés.» La mise en place d’une nouvelle production nécessite toutefois du temps et des ressources. De plus, celle-ci doit d’abord être évaluée et approuvée par l’autorité suisse Swissmedic dans le cadre d’un «processus défini et complexe».
Le sirop contre la toux est utilisé dans le traitement de la toux sèche et irritative, précise la notice d’information destinée aux patients. On sait toutefois qu’il a un effet enivrant. «C’est pourquoi sa vente en pharmacie est strictement réglementée», explique Martin Güttinger. Les autorités ainsi que le groupe pharmaceutique veillent très attentivement à ce qu’il n’y ait pas d’abus.
Les «préparations maison» à haut risque comme alternative
Comme le sirop contre la toux suisse est difficile à se procurer, de nombreux consommateurs se tourneraient désormais vers des «préparations maison», explique Jonas. Pour ces sirops «artisanaux», les principes actifs sont achetés sous forme de comprimés puis mélangés. Une pratique extrêmement risquée en raison de la difficulté à doser correctement le mélange, alerte Dominique Schori, co-responsable du Centre d'information sur les drogues (DIZ) à Zurich.
«La codéine agit sur le centre de la toux dans le système nerveux central.» Le potentiel de dépendance de ce principe actif serait comparable à celui d’autres analgésiques opioïdes. Les opioïdes auraient un effet calmant, sédatif et légèrement euphorisant. Cela les rendrait également attrayants pour les personnes qui consomment cette substance sans raison médicale. «Nous le constatons régulièrement», déclare Dominique Schori.
«Ce ne serait pas grave si je meurs maintenant»
Il y a neuf mois, Jonas a arrêté de consommer des opioïdes. Il a aujourd’hui une vingtaine d’années. Avant d’arrêter, il «planait» deux à quatre fois par mois. «Une fois, j’ai failli faire une overdose», raconte le jeune homme. Il s'est alors allongé en position latérale de sécurité avant de perdre connaissance. «A mesure que je sombrais dans l’ivresse, la pensée 'Je ne dois pas mourir maintenant' se transformait en 'Ce ne serait pas grave si je meurs maintenant'».
Malgré cette frayeur, Jonas a continué à consommer. Le véritable déclic est survenu plus tard, lorsqu'un de ses amis est mort d'une overdose provoquée par une autre substance. Un drame qui l'a profondément marqué: «Ça m'a définitivement dégoûté des drogues.»
Un phénomène en marge de la scène rap
Selon Dominique Schori, la baisse de vigilance est fréquente avec les produits pharmaceutiques: les usagers s'imaginent à tort que des médicaments issus d'une production professionnelle présentent moins de dangers. Mais lorsque ces produits sont achetés sur le marché noir, des risques supplémentaires s'ajoutent: «En principe, on ne peut se fier à rien de ce qu’on achète sur le marché noir.» C’est pourquoi le DIZ propose un service de contrôle des drogues.
La codéine serait plutôt un phénomène marginal chez les jeunes qui, comme Jonas, expérimenteraient beaucoup de substances sédatives. «C’est un sujet d’actualité depuis longtemps, surtout dans certaines sous-cultures comme la scène rap», explique Dominique Schori.
La consommation régulière d’opioïdes n’a pas seulement des répercussions négatives sur la santé. Les sirops contre la toux constituent une drogue coûteuse. Alors qu’avant l’arrêt des livraisons, les dealers demandaient 100 francs pour un flacon de sirop contre la toux, le prix s’élève aujourd’hui à environ 400 francs. Selon Jonas, un flacon suffit pour un week-end. Il arrive parfois que des flacons soient achetés jusqu’à 1000 francs. Les sirops contre la toux en provenance des Etats-Unis coûteraient quant à eux jusqu’à 10'000 francs.
*Nom modifié