Exposition bouleversante à Prangins
La Suisse et le colonialisme: «Nous aussi avons été aveugles»

Depuis mars, le château de Prangins accueille l’exposition «Colonialisme. Une Suisse impliquée», qui offre une plongée bouleversante au cœur d’un système de domination. La directrice de l’antenne romande du musée raconte comment l'exposition remue les consciences.
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Pour la directrice de l’antenne romande du Musée national suisse au château de Prangins, Helen Bieri Thomson, «les temps changent à vitesse grand V».
Photo: Julie de Tribolet
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Camille KrafftJournaliste Blick RP

C’est un vertige, qui vous prend au sortir de l’exposition «Colonialisme. Une Suisse impliquée», à voir jusqu’au 11 octobre au Musée national de Prangins. Tout au long d’un parcours sans fenêtres, il y a eu des drames, des injustices, des massacres, du racisme, de l’oppression, des humiliations. Et puis soudain, c’est la fin.

Un pas de porte, et le visiteur retombe dans l’univers ouaté d’un château du XVIIIe siècle transformé en musée, avec ses papiers peints, ses boiseries dorées et ses vidéos sur l’art de la restauration de meubles.

Depuis le mois de mars, plus de 17'000 visiteurs ont pu expérimenter cette bascule entre deux mondes, qui illustre avec quelle facilité nous fermons les yeux sur un système de domination auquel la Suisse a largement participé. Mais les temps changent, assure Helen Bieri Thomson, directrice de l’antenne romande du Musée national. Pour preuve: ce travail de mémoire autour du colonialisme, qui est une première sous forme d’exposition au niveau national, a rencontré un succès phénoménal, tant à Zurich qu’à Prangins.

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On nous a dit que la Suisse devait arrêter de se dénigrer et suggéré de parler des effets positifs de la colonisation.
Helen Bieri Thompson
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Dès le XVIe siècle, des citoyens et entreprises helvétiques ont entretenu des liens étroits avec le système colonial, en exploitant des personnes réduites en esclavage ou en faisant fortune grâce au commerce de produits coloniaux. D’autres Suisses ont été engagés comme missionnaires ou mercenaires, écrasant la résistance de peuples autochtones, tandis que les universités de notre pays diffusaient des thèses racistes. Aujourd’hui encore, cet héritage perdure, notamment sous la forme d’un racisme systémique. Pour savoir comment cette exposition résonne dans les consciences, nous sommes allés rencontrer la directrice du musée de Prangins.

Helen Bieri Thomson, avez-vous déjà accueilli des sujets d’exposition aussi émotionnels et polarisants?

Le contexte de l’exposition que nous avons réalisée sur Anne Frank et la Suisse était aussi complexe, d’autant plus qu’elle a ouvert ses portes peu après le 7 octobre 2023. Dans le cas du colonialisme, la difficulté vient du fait qu’on révèle une image de la Suisse à laquelle certaines personnes ne sont pas habituées. Cela les met dans une situation inconfortable.

Qui par exemple?

Les médiateurs et médiatrices culturels qui donnent des visites guidées témoignent de crispations et parfois de réactions défensives de la part de personnes plus âgées. Parce qu’elles ont vécu cette période, elles se sentent mises en cause, voire coupables, ne sachant pas très bien de quoi. Je peux le comprendre. C’est une exposition qui génère sûrement énormément de discussions, entre autres au sein des familles.

Beaucoup de jeunes la visitent aussi?

On déborde de demandes pour des classes d’école. C’est absolument génial et cela met en lumière le fait que le corps enseignant est demandeur de ressources pédagogiques pour traiter de cette question. Parce que les livres d’histoire n’ont pas encore intégré ces éléments.

L’exposition est critique par rapport à l’attitude de la Suisse, qui a longtemps nié son implication dans le système colonial. Vous recevez beaucoup de réactions négatives?

Certains ont réagi à titre individuel. Par exemple, quelqu’un a reconnu un de ses ancêtres dans un scientifique tenant de la théorie raciale présenté dans l’exposition. Cette personne estime que nous devrions revisiter l’image de son aïeul, parce qu’il n’a jamais tenu de propos racistes devant elle. Un peu comme ces Allemands qui découvrent que leurs ancêtres ont adhéré au national-socialisme alors qu’ils étaient de bons pères de famille. On nous a aussi dit que la Suisse devait arrêter de se dénigrer et suggéré de parler des effets positifs de la colonisation. Mais globalement, nous avons reçu beaucoup plus de réactions positives que négatives.

Est-ce qu’il n’y a pas une dimension militante dans cette exposition?

Notre rôle, c’est de faire connaître l’histoire suisse, même dans ses chapitres les plus sombres. Nous essayons d’offrir différentes perspectives en plus d’une lecture historique des faits. C’est pour cela que nous relayons des débats contradictoires. Nous ne sommes pas là pour dire aux gens ce qu’ils doivent penser, mais pour leur offrir un maximum d’informations afin qu’ils et elles se forgent leur propre opinion.

Les visiteurs n’ont pas le droit de prendre des photos. Pourquoi?

C’est la première fois que nous prenons une telle décision pour une exposition temporaire. Il s’agit d’un geste assez fort vis-à-vis du public. Mais comme certaines œuvres sont ouvertement racistes, nous n’aimerions pas que ces images circulent sur les réseaux sociaux et soient récupérées pour leur faire dire n’importe quoi. Elles doivent impérativement être contextualisées.

Dans les textes qui accompagnent l’exposition, vous avez choisi de ne pas reproduire certains termes figurant dans les sources. Avez-vous eu des réactions à ce sujet?

Certaines personnes se sont interrogées là-dessus, mais les visiteurs ont bien compris la démarche dans l’ensemble. Le terme de n***, par exemple, qui désignait les personnes noires, a été utilisé dans un contexte raciste, dénigrant et discriminant extrêmement brutal. Le reproduire aujourd’hui serait hautement problématique.

Vous avez lancé une enquête à laquelle les visiteurs peuvent répondre en fin d’exposition. Qu’en ressort-il?

Il en ressort que 14% des sondés ignoraient complètement que la Suisse a un passé colonial, 42% le savaient vaguement et 44% en étaient pleinement conscients. Le but est atteint: nous avons pu toucher les 56% de gens qui ne connaissaient pas ce passé, ou très peu.

Dans la dernière salle, vous avez aussi récolté de nombreux témoignages directs du public. Ces textes disent quoi?

Il y a beaucoup de témoignages sur du racisme vécu. On voit que cela reste très compliqué pour beaucoup de gens. Certaines personnes racontent aussi qu’elles descendent de missionnaires ou de colons. Et beaucoup de visiteurs font part de leur indignation politique à l’échelle internationale, en comparant par exemple le régime d’apartheid en Afrique du Sud à la situation à Gaza.

Justement, pourquoi ne pas avoir inclus Gaza?

C’est une question d’actualité dramatique. Pour l’exposition, nous avons privilégié des exemples pour lesquels existait déjà une historiographie abondante concernant l’implication de Suisses et de Suissesses dans les phénomènes coloniaux. Et malheureusement, concevoir une exposition implique toujours de faire des choix.

Justement, pourquoi ne pas avoir inclus Gaza?

C’est une question d’actualité dramatique. Pour l’exposition, nous avons privilégié des exemples pour lesquels existait déjà une historiographie abondante concernant l’implication de Suisses et de Suissesses dans les phénomènes coloniaux. Et malheureusement, concevoir une exposition implique toujours de faire des choix.

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Le fait que la Suisse soit aujourd’hui un des hauts lieux du négoce de matières premières n’est pas sorti de nulle part.
Helen Bieri Thomson
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Au début des salles figurent des mises en garde par rapport à du contenu sensible. Pourquoi était-ce important?

Etre confronté à certains objets et images peut être très douloureux. C’est particulièrement le cas pour les personnes afrodescendantes ou de la diaspora. Avec la chercheuse Noémi Michel, nous organisons des visites qui leur sont spécialement destinées. Cela se fait au moment de la fermeture du musée, afin que ces personnes n’aient pas à porter les regards d’autres membres du public.

L’exposition remonte le temps jusqu’à nos jours. Pourquoi?

Le rôle du musée est de regarder le passé de manière critique, mais aussi de proposer des outils pour comprendre comment de tels systèmes se mettent en place et quelles sont leurs continuités. De nombreuses inégalités perdurent. Le fait que la Suisse soit aujourd’hui un des hauts lieux du négoce de matières premières n’est pas sorti de nulle part. Par ailleurs, la dernière enquête sur le racisme au niveau national datant de 2022 est catégorique: les personnes d’Europe de l’Est, du Sud, afrodescendantes, ainsi que les minorités religieuses sont systématiquement discriminées au niveau du logement, des soins, du travail et de l’école.

Le fait que cette exposition se tienne au château de Prangins n’est pas anodin non plus.

Je l’ai souligné lors du vernissage: Louis Guiguer, qui a fait bâtir le château actuel au XVIIIe siècle, vient d’une famille de banquiers extrêmement fortunés. Il était le quatrième plus gros investisseur dans la Compagnie du Mississippi, dont le but était d’installer des colons français ainsi que des milliers de personnes esclavagisées sur les bords du fleuve. Louis Guiguer était aussi très impliqué dans le circuit des textiles et a investi dans la Compagnie des Indes.

Pourquoi ne pas avoir abordé son parcours?

Son exemple est évoqué dans l’introduction de notre exposition permanente sur les indiennes, inaugurée en 2021. A l’époque, ces tissus de coton imprimé étaient présents sur tous les murs du château. On peut les admirer pour leurs qualités intrinsèques, mais il ne faut pas oublier qu’ils reposent sur un commerce triangulaire incluant l’esclavage. Nous n’avions pas d’objets évoquant directement la traite, comme des menottes, dans nos collections. Par contre, il y a des sucriers, des cafetières et des chocolatières qui racontent le travail de personnes asservies à 8000 km de chez nous. Au XVIIIe siècle, on buvait du café et on mangeait du sucre en trouvant cela tout à fait normal.

Cela perdure aujourd’hui, sous d’autres formes. Nous aussi sommes en prise avec des paradoxes. On sait par exemple que l’extraction du lithium se fait au détriment des populations locales, notamment en Amérique latine. Pourtant, personne n’accepte d’abandonner son téléphone portable. De même, nous continuons à prendre l’avion malgré le réchauffement climatique. Sur ce plan-là aussi, il y a un lien avec le sujet de l’exposition. Quand on déforeste des contrées entières et qu’on y impose des monocultures, cela détruit l’environnement. La colonisation est du reste reconnue aujourd’hui par le GIEC comme un des facteurs du réchauffement climatique.

Est-ce que cette exposition a suscité une prise de conscience chez vous aussi?

Oui. Chacun peut apprendre et s’apercevoir tout à coup qu’il a une pensée raciste parce qu’il a été conditionné. La Suisse a commencé à admettre tout récemment seulement qu’il y a du racisme dans ce pays. Les temps changent à vitesse grand V, notamment depuis le mouvement Black Lives Matter. L’exposition permanente «Histoire de la Suisse», qui a ouvert à Zurich il y a une dizaine d’années, racontait le parcours d’un Zurichois parti exploiter des plantations de café à Sumatra. On le présentait comme un exemple d’émigration réussie. Nous aussi, au Musée national suisse, avons été aveugles. C’est sûr.

«Colonialisme. Une Suisse impliquée», jusqu’au 11 octobre 2026, château de Prangins (VD), chateaudeprangins.ch

Un article de «L'illustré» n°39

Cet article a été publié initialement dans le n°39 de «L'illustré», paru en kiosque le 24 septembre 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°39 de «L'illustré», paru en kiosque le 24 septembre 2026.

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