En bref
- Le procès d'un Italien résidant en Argovie a débuté ce lundi à Bellinzone. Accusé de liens avec la 'Ndrangheta, il aurait représenté le clan Anello-Fruci en Suisse de 2001 à 2020, impliqué dans diverses activités criminelles comme le blanchiment d'argent et le trafic d'armes.
- Ce procès est jugé historique en Suisse en raison de la rareté de telles affaires, selon la journaliste Madeleine Rossi. Cependant, la difficulté de prouver l'appartenance à des organisations criminelles reste un obstacle majeur pour les procureurs.
- L'affaire rappelle des précédents suisses, comme celui de 2003 où un avocat avait recyclé plus de 60 millions de francs pour des mafieux. En Suisse, les failles juridiques et l'opacité économique sont souvent exploitées par des membres de la mafia.
La mafia calabraise continue de faire parler d'elle en Suisse. Ce lundi s'est ouvert à Bellinzone le procès du ressortissant italien domicilié en Argovie et arrêté en avril 2025. En cause: ses liens présumés avec la 'Ndrangheta. Le prévenu est accusé d’avoir représenté en Suisse le clan Anello-Fruci entre 2001 et 2020, et facilité le transfert d'argent entre la Suisse et la Calabre. Ses activités inclueraient le trafic d'armes et de stupéfiants, l'extorsion, le faux monnayage, le blanchiment d'argent et l'infiltration de marchés publics et d'activités économiques.
«Ce procès revêt une très haute importance, car il n'y en a pas eu beaucoup de cette envergure en Suisse», estime Madeleine Rossi, journaliste d'investigation suisse d'origine italienne, auteure en 2023 de l'ouvrage «La mafia en Suisse: au coeur du crime organisé».
Il existe en effet un seul précédent comparable, celui de l'avocat de Lugano Francesco Moretti, arrêté en août 2000 et condamné à 14 ans de prison en 2003 pour avoir recyclé durant une décennie plus de 60 millions de francs pour des membres de haut rang de la 'Ndrangheta calabraise, mais aussi de la mafia sicilienne et de la Camorra.
Déjà bien connu en Italie
Le présumé mafieux, dont le procès à Bellinzone se déroulera jusqu'au 9 septembre, est déjà bien connu en Italie, où il apparaît sous son nom dans plusieurs médias et enquêtes judiciaires italiennes concernant la ’Ndrangheta. En 2020, il figurait parmi les personnes détenues et visées dans l'affaire «Imponimento», qui visait la structure Anello-Fruci et ses ramifications en Italie et en Suisse. A l'époque, c'est le frère du prévenu qui avait été condamné en Italie. A cette occasion, les enquêteurs calabrais avaient déjà cité le prévenu comme le canal suisse du clan Anello. En Suisse, le prévenu était officiellement entrepreneur dans le terrassement/jardinage.
Madeleine Rossi met en garde: «d'expérience, dans ces affaires, la défense réussit souvent à nier tout lien avec l'organisation». Et ce lien est notoirement très difficile à établir pour les enquêteurs. L'affaire de Frauenfeld, à cet égard, est riche d'enseignements: en 2016, 9 présumés mafieux ont été arrêtés. En 2019, ils ont été condamnés pour appartenance à la cellule de 'Ndrangheta de Frauenfeld, et extradés vers l'Italie.
Mais en 2021, ils ont tous fini par être acquittés, ceci malgré une très grande quantité d'indices, dont une réunion filmée et des renseignements précis des autorités suisses et italiennes. «Dans un article du Blick alémanique de novembre 2018, se souvient Madeleine Rossi, l'un d’eux disait même qu’il allait manger au restaurant de Frauenfeld uniquement pour jouer aux cartes avec ses compatriotes et parce que la sauce des pâtes était meilleure que celle de sa femme. Tous les indices n'ont pas suffi à établir pénalement l'appartenance à une organisation mafieuse pour les personnes concernées».
Multiples preuves encore insuffisantes
Même dénouement dans une affaire antérieure. En 2009, 7 des 9 prévenus de la n'dranghetta avaient été acquittés par le Tribunal pénal fédéral. Un jugement confirmé en 2012, alors qu'ils avaient objectivement collaboré avec la mafia et gagné des millions grâce à des affaires douteuses. Sauf que le tribunal a considéré «qu’il n’était pas avéré que les prévenus étaient conscients que leurs agissements étaient punissables», selon le rapport 2011 de Fedpol.
«Autant d'affaires qui révèlent combien la preuve de l'appartenance à une organisation criminelle est difficile à apporter», souligne Madeleine Rossi.
Le risque est, dès lors, que le prévenu d'Argovie prétende, comme dans les cas précédents, «qu'il n'était qu'un brave citoyen, et qu'il nie l'existence même de l'organisation», selon Madeleine Rossi. Elle cite une blague bien connue en Italie, où le mafieux va jusqu'à répondre au procureur: «Quelle mafia? Quelle organisation? Quelle Calabre?»
L'espoir est cependant permis, selon Madeleine Rossi: «Les jugements déjà rendus en Italie sont du pain bénit pour les procureurs à Bellinzone, car les juges suisses n’auront pas à démontrer uniquement par des preuves en Suisse les activités de l’organisation en Suisse». La condamnation pourrait se porter sur le blanchiment, faux monnayage et trafic d'armes, plutôt que sur l'appartenance à l'organisation. Ce qui mène paradoxalement à des peines plus sévères que le délit de participation et soutien à une organisation criminelle. «A cet égard, il sera intéressant de savoir s'il y aura extradition ou non vers l'Italie, car dans ce cas les peines seraient moins sévères en Italie».
Brèches persistantes en Suisse
Pour Madeleine Rossi, «il est encore beaucoup trop facile pour les mafieux d’entrer en Suisse». Blick avait démontré dans une enquête de mars 2025 combien l'opacité des sociétés, le secret des avocats et notaires, et une certaine apathie au niveau politique, avaient contribué à faciliter l'implantation de membres de la mafia en Suisse.
Pour Madeleine Rossi, la solution réside dans une fermeté accrue. «Il faudrait étendre les interdictions systématiques d'entrée sur le territoire aux personnes soupçonnées d’appartenir à une organisation criminelle, qui sont apparues dans une enquête liée à la mafia en Italie». Car cela signifie déjà, selon Madeleine Rossi, «qu’ils fréquentent des mafieux, cousins, oncles, neveux d’un chef mafieux, et cela est un indice grave qui doit justifier des précautions qu’on ne prend pas aujourd’hui en Suisse, faute de base légale suffisante». En face, les avocats des personnes soupçonnées sont en effet prompts à invoquer une entrave à la libre circulation des personnes dans l’UE.
A cet égard, la lutte anti-mafia devrait requérir l'introduction d'exceptions à la libre circulation dans la loi, estime Madeleine Rossi, tout en soulignant la difficulté de légiférer sur ce plan. «En attendant, regrette l'investigatrice, les ndranghettistes savent s’insérer dans les milieux économiques, et profitent du fait que le système judiciaire suisse a encore de nombreux trous.»